Dry January : derrière le battage, quel message ?

Le retour du « mois sans alcool » donne lieu à un battage médiatique plus intense que jamais, cristallisant les oppositions entre les thuriféraires d’une forme (même provisoire) d’abstinence et ceux qui jugent cette initiative hypocrite, voire potentiellement liberticide et dangereuse pour la filière vin & spiritueux française.

C’est un rendez-vous qui s’installe de plus en plus confortablement dans le paysage, à chaque début d’année. Né dans les années 2010 au Royaume-Uni, le « Dry January » invite le grand public, dans la foulée des excès liés aux fêtes de fin d’année, à suspendre toute consommation d’alcool pendant un mois. Une opération à vocation de santé publique qui a d’abord été accueillie avec méfiance et circonspection de notre côté de la Manche, lorsqu’elle a commencé (en 2020) à être adaptée de la langue de Shakespeare à celle de Molière sous l’intitulé « Défi de Janvier ». 

Quatre ans plus tard, pourtant, force est d’admettre que cette notion de « janvier sobre » à la française fait son trou… et pas normand : la multiplication des sujets qui lui sont consacrés dans les médias est exponentielle ; le nombre de sollicitations reçues à ce sujet par une rédaction telle que celle de Terre de Vins n’a jamais été aussi élevé ; et surtout, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En effet, d’après un sondage IFOP publié en décembre 2023, un Français sur trois envisageait de « tenter » le « Dry January », et plus de la moitié des personnes interrogées annonçaient leur intention de réduire drastiquement leur consommation d’alcool durant ce premier mois de l’année.

Une consommation de vin en décroissance
Cet effet d’annonce s’inscrit dans un grand moment de transformation des habitudes de consommation d’alcool dans notre pays. Certes, la France demeure, à l’échelle mondiale, l’un des grands pays consommateurs de vin : avec un peu plus de 25 millions d’hectolitres absorbés en 2022, elle est seulement distancée par les Etats-Unis – ce chiffre ne prenant pas en compte la totalité des autres alcools. Et, avec une moyenne de 40 litres de vin consommés par habitant et par an, la France continue de tenir son rang parmi les pays qui restent fidèles à un produit qui, par ailleurs, pèse – avec les spiritueux – quelque 17 milliards d’euros à l’export (se plaçant juste derrière l’aéronautique dans la balance commerciale nationale) et qui réunit 500 000 emplois directs et indirects. 

Cette réalité économique ne saurait toutefois cacher la décroissance de la consommation de vin, qui est constante depuis plus de 30 ans : dans les années 1970, un Français buvait en moyenne plus de 100 litres de vin par an ! Les campagnes de prévention et de sensibilisation sur les effets de l’alcool sur la santé, les contraintes très franco-françaises de la Loi Evin, la « peur du gendarme », autant de phénomènes qui ont contribué à cette réduction de la consommation – notamment de vin, et particulièrement de vin rouge, ce dernier, pourtant hautement symbolique de la culture gastronomique et viticole de notre pays, ayant chuté de plus de 30% en une douzaine d’années !

La forte tendance du « no / low »
Parallèlement à cette courbe de déconsommation du vin, on assiste à une montée en puissance de la tendance « no / low », à savoir la consommation de produits sans alcool ou bas en alcool. Ainsi, un sondage YouGov commandité par Martini nous indique que près de 7 français sur 10 consomment du sans alcool et 38% d’entre eux sont des buveurs réguliers de boissons sans alcool. Plus édifiant encore, un tiers des 18-24 ans déclareraient « ne pas aimer le goût de l’alcool » !

Voilà qui a de quoi donner une sacrée gueule de bois à une filière qui observe déjà avec inquiétude un avenir incertain. Entre campagnes d’arrachage de vignes subventionnées par l’État et aides à la distillation pour écouler des stocks qui ne se vendent pas, alors qu’on lui disait avant-hier que tout le monde voulait du rosé, hier que tout le monde voulait du blanc et aujourd’hui que tout le monde veut du sans alcool, le monde du vin se fait des nœuds au cerveau. Déjà, nombreux sont ceux qui montent dans le train du « vin désalcoolisé » (terme à employer avec force guillemets car, techniquement comme légalement, un vin dont on a extirpé l’alcool ne peut plus s’appeler du vin). Un article publié par nos confrères de Vitisphère nous indique que la coopérative girondine Bordeaux Families a récemment inauguré à Sauveterre-de-Guyenne une unité de désalcoolisation d’un budget de 2,5 millions d’euros, capable de désalcooliser « partiellement ou totalement 250 hl de vin par jour ». Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres d’opérateurs du vin, allant de la grosse coopérative au petit domaine familial, qui cherchent à s’adapter pour palier à une consommation qui s ‘essouffle, ou qui étoffent leur gamme en vue de répondre à de nouvelles attentes et de nouveaux moments de consommation. Ainsi, que ce soit pour des questions de santé, dans des situations de grossesse, par souci de sécurité routière, par conviction religieuse ou tout simplement par goût, nombreux sont celles et ceux qui se tournent désormais vers ces « vins » et autres produits désalcoolisés.

Des spiritueux plus « décomplexés » sur le sujet
Coralie de Boüard en a fait l’expérience. La vigneronne bordelaise, dont la famille possède le célèbre château Angélus à Saint-Emilion et qui est à la tête de son propre domaine Clos de Boüard, a lancé sa cuvée « Prince Oscar », un 100% merlot désalcoolisé. Ce qui était tout d’abord une commande pour le Parc des Princes est devenu un succès à part entière, produit à hauteur de 50 000 bouteilles. À une échelle plus modeste, Laurent David, propriétaire du château Edmus à Saint-Emilion, a lui aussi lancé sa cuvée « Z » ou « Zéro by Edmus », un vin bio désalcoolisé pour « flexi-buveurs ». Aucun de ces deux producteurs, qui signent par ailleurs des vins traditionnels de remarquable qualité, ne sauraient être soupçonnés de se tirer volontairement une balle dans le pied ou de « trahir la cause » en se lançant dans le tout sans alcool. Ils osent, pourtant, s’aventurer sur ce terrain qui fait encore grincer beaucoup de dents au sein de la filière, voire soulève des réactions pour le moins conservatrices.

L’univers des spiritueux semble, à cet égard, beaucoup plus décomplexé. On ne compte plus les bars à cocktails dont les bartenders composent désormais de superbes créations sans alcool ou à faible degré, tout comme les marques qui proposent aujourd’hui des alternatives très intéressantes pour réaliser des « mocktails » audacieux. De JNPR à Artonic, en passant par L’Alchimiste ou Sober Spirits, les références se multiplient. Les sommeliers et les grands chefs s’y mettent aussi : le triplement étoilé Mauro Colagreco, sur la Côte d’Azur, travaille des accords sans alcool avec la gamme Tempera, tandis que les chefs parisiens Matan Zaken et Mallory Gabsi dévoilent des accords mets et thés frais avec la maison Grands Jardins. 

Éduquer et responsabiliser plutôt que culpabiliser et infantiliser
Face à ces mutations profondes, que nous dit au fond le phénomène « Dry January » ? Interrogé il y a quelques semaines à ce sujet dans le cadre d’un sujet de l’émission « Envoyé Spécial » (diffusé hier soir sur France Télévisions), l’auteur de ces lignes, dont l’intervention n’a finalement pas été retenue au montage, rappelait en préambule quelques fondamentaux : si le corps humain a besoin d’un certain nombre d’apports pour fonctionner et subsister, il n’a aucunement besoin d’alcool. L’absorption d’alcool n’est jamais anodine, elle a des conséquences sur notre cerveau, peut provoquer une addiction, des drames sociaux et familiaux, augmenter les risques de cancer et de maladies cardio-vasculaires, provoquer des accidents de la route. D’après le Ministère de la Santé, près de 50 000 personnes meurent chaque année en France à cause de l’alcool, et près de 30% des accidents de la route mortels sont dus à une prise excessive d’alcool. La filière vin et spiritueux ne doit pas fermer les yeux sur cet état de fait, tout comme elle ne peut ignorer des changements sociétaux qui pourraient justifier que, demain, les vignerons soient amenés à proposer du « sans alcool » dans leur gamme. Pas en remplacement, mais en complément.

Une fois ceci posé, il est nécessaire de rappeler que le propre de l’être humain est d’exercer son libre arbitre, lequel consiste quelquefois à faire des choses qui ne sont pas bonnes pour sa santé, mais qui peuvent lui apporter du plaisir, de la joie, de l’inspiration. La consommation d’alcool, et même l’ivresse, en font partie, depuis des dizaines de milliers d’années. Et c’est ici que, plus que jamais, le vin a une carte à jouer. Boisson civilisée par excellence, elle a façonné des paysages, des cultures, des arts de vivre. Elle accompagne la table, les repas, les moments conviviaux. Le vin est par définition l’alcool qui se prête au partage, à la transmission et à la consommation modérée, aux antipodes du « binge drinking » et des ébriétés violentes – n’en déplaise au sénateur francilien Bernard Jomier interrogé dans la même émission « Envoyé Spécial », qui semble centrer ses préoccupations sur la filière vin sans souligner la part de responsabilité des grands groupes alcooliers industriels, ni les méfaits de leurs produits sur les jeunes. C’est pourquoi il est crucial de faire, sur ce sujet, la distinction entre l’injonction et l’éducation, l’infantilisation et la responsabilisation. Sensibiliser le grand public à une consommation d’alcool raisonnable et raisonnée est un projet louable. Chercher à le culpabiliser, à le « mettre sous cloche » par de grandes opérations de communication (qui, si on n’y prend garde, pourraient ne plus se limiter à un seul mois de l’année mais à douze) s’apparente à une grande entreprise d’hygiénisme* et d’uniformisation des esprits qui ressemble fort à l’ennui. C’est le risque porté en germe par le « Dry January ».

*Et quitte à mener de grandes politiques de santé publique, il serait sans doute avisé de commencer par s’attaquer à l’agroalimentaire et à la multitude de produits nocifs pour la santé qui sont en vente libre dans les supermarchés.

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