[Entretien] Laurent Delaunay, nouveau président des Vins de Bourgogne

Élu seul président du Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne (BIVB) en décembre dernier après avoir occupé la co-présidence pendant deux ans avoir François Labbé, le négociant Laurent Delaunay (maison Delaunay Vins & Domaines) nous présente les grands axes de son mandat et les perspectives d’avenir pour la filière bourguignonne.

Vous avez déclaré vouloir placer votre présidence sous le signe de l’engagement environnemental et climatique. Plus précisément, quel est le cap que vous souhaitez donner pour les vins de Bourgogne ?
Le sujet qui domine tous les autres, c’est en effet l’adaptation au changement climatique. J’ai presque 35 ans d’expérience dans la filière, et ma génération est celle qui a réellement ressenti dans son quotidien les effets de ce changement. Il y a encore trois décennies, on n’en parlait pas, même si l’on commençait à voir des choses que ni nos grands-parents, ni nos parents n’avaient pas vécues. Je pense au millésime 2003 qui a été un premier moment de prise de conscience pour tout le monde. On a vu progressivement les raisins devenir systématiquement mûrs, les vins plus concentrés, la chaptalisation a pratiquement disparu… Cela n’a pas que des effets négatifs mais on a commencé à s’interroger sur la façon dont on allait conserver de la finesse et de la fraîcheur dans nos vins. Nos vignerons ont apporté des réponses techniques, dans la conduite de leurs vignes, dans les dates de vendanges, dans l’intégration de grappes entières, mais le phénomène est désormais global et plus personne ne peut l’ignorer : les dates de vendanges ont avancé en moyenne de deux semaines et demi, les hivers sont plus doux, les cycles plus précoces avec la menace des gels de printemps, les aléas et accidents climatiques sont de plus en plus fréquents et extrêmes… Nous avons fait une grande étude au sein du BIVB sur les rendements globaux de la Bourgogne depuis les années 1960 : globalement ils sont assez réguliers, sauf depuis les 10 dernières années où l’on constate des irrégularités très marquées à cause des effets de ce changement climatique. Cela nous a amené, il y a trois ans, à consacrer davantage de moyens à la recherche autour de ces phénomènes et de la meilleure façon de s’y adapter. Notre priorité est avant tout d’assurer la pérennité de notre vignoble, de nos récoltes, et de continuer à produire du vin dans cinquante ans. Le pôle technique du BIVB mène de front près de 70 projets, dont les deux tiers sont liés aux sujets du changement climatique, des méthodes culturales, du matériel végétal, des porte-greffes, du dépérissement, de la résistance aux maladies, etc.

Tout cela constitue un énorme chantier…
Oui, et lorsque j’énumère tous ces travaux, ils se concentrent sur les conséquences du changement climatique et sur la façon de s’y adapter. Il faut aussi travailler sur les causes. Elles sont clairement identifiées et elles sont fortement liées à nos émissions de gaz à effet de serre. Individuellement, on peut se dire qu’on a peu d’impact et qu’on ne va pas changer les choses. Mais collectivement, on sait que la somme de nos efforts peut faire la différence. La mère de toutes les batailles, on l’a officiellement désignée au cours d’une assemblée générale en juin dernier : on a défini un plan « Objectif Climat » qui prévoit une réduction drastique des émissions de CO2 au sein de la filière bourguignonne : on émet actuellement environ 380 000 tonnes de gaz carbonique par an, notre objectif est de descendre à 180 000 tonnes d’ici 2035, soit une baisse de -60%. On veut arriver à la neutralité carbone, les 40% restants équivalant à la réalité incompressible de notre activité, que l’on tâchera de compenser en fixant du carbone dans nos territoires. C’est notre projet phare, transversal, qui entraîne tous les opérateurs de la filière, bien sûr tous les services de l’interprofession et qui nous mobilise fortement pour les décennies à venir.

Vous avez abordé la question du végétal, qui est particulièrement sensible en Bourgogne : l’identité du pinot noir et du chardonnay, cépages emblématiques, est clairement en première ligne face au réchauffement climatique.
On a lancé beaucoup de travaux sur ce sujet au sein de notre pôle technique, qui va du dépérissement du vignoble, de la qualité sanitaire de nos plants, de nos sélections clonales à la réflexion sur de nouveaux porte-greffes mieux adaptés. On a mis en place plusieurs conservatoires de cépages, on s’intéresse de nouveau à d’anciennes variétés bourguignonnes quasiment disparues… Il ne s’agit pas de remplacer le pinot noir et le chardonnay : nous entendons bien rester à long terme la région de référence pour les grands chardonnays et les grands pinots noirs. On entend souvent de l’inquiétude, que ce soit dans le vignoble ou sur les marchés, mais je suis convaincu que l’on va réussir à s’adapter, à condition de savoir se remettre en question, d’adapter nos méthodes de travail, sur les couverts végétaux, la gestion de l’eau, etc. Je suis très optimiste, mais c’est le sujet qui doit tous nos mobiliser dans les années qui viennent.

En tant que président de l’interprofession, vous avez aussi nécessairement une vision commerciale, à un moment où la tendance est certes favorable aux vins de Bourgogne, mais où une grogne monte concernant les prix, et où l’ensemble de la filière vin se voit très chahutée…
Je n’ai pas de leçons à donner aux différents opérateurs, mais il est clair que le sujet récurrent est celui de nos prix. Dans un contexte où l’économie allait bien, ce n’était pas un sujet, les prix ont augmenté de façon quasi ininterrompue depuis vingt ans, mais dans un contexte où tout semble se tendre (pas seulement au niveau français ou européen mais dans le monde entier), le sujet du prix des vins est extrêmement sensible. Nous venons, avec 2022 et 2023, d’enchaîner deux millésimes généreux en volume, et cela devrait permettre de marquer une pause dans ces augmentations de prix et de repartir sur une nouvelle base. On arrive sans doute au bout d’un cycle. Mais les fondamentaux qui ont fait le succès de la Bourgogne ces dernières années restent inchangés : la qualité des vins (en particulier « grâce » au changement climatique) n’a cessé de s’améliorer, la maîtrise technique dans le vignoble est plus élevée que jamais, et le goût des consommateurs semble aller vers toujours plus de finesse, d’élégance, de fraîcheur, de fruit, ce qui favorise particulièrement le pinot noir. Du reste, la Bourgogne demeure une petite région de production à l’échelle mondiale avec une grande largeur de gamme, la demande reste forte et cela devrait continuer, dans un dialogue constructif entre viticulture et négoce.

Nous sommes à deux mois des Grands Jours de Bourgogne, rendez-vous professionnel qui permet tous les deux ans à la Bourgogne de rayonner. Dans un contexte compliqué tel que l’on vient de l’évoquer, cet événement tombe à point nommé pour faire passer les bons messages ?
Vous avez raison, c’est un rendez-vous stratégique. Pour l’instant les choses se présentent pour le mieux : le visitorat s’annonce élevé, prouvant que l’engouement pour la Bourgogne ne se tarit pas. Ces dernières années, notre message était un peu « nous sommes ravis de vous recevoir mais on n’a pas beaucoup de vin à vendre ». Cette année, bonne nouvelle : nous sommes toujours heureux de recevoir les professionnels du monde entier mais en plus, il y a du vin dans les caves, la qualité des 2022 et 2023 est excellente, et la mécanique des marchés devrait rendre à la fois ces vins plus disponibles et plus abordables – ce que l’on nous demande depuis 20 ans. Donc indéniablement, les astres sont alignés.

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