Jérôme Gagnez : L’homme qui a redonné du mordant aux vins de Bordeaux

Une voix chaude, une forme rare de truculence et l’art de ne pas y aller par quatre chemins ont forgé la réputation de Jérôme Gagnez, heureux néo-bordelais, qui officie sur les ondes de France Inter dans l’émission On Va Déguster de François-Régis Gaudry ! Il porte un regard sensible et parfois détonant sur les vins de bordeaux, la raison d’un certain désamour. Pas d’idées préconçues mais une vision et un état des lieux forgés à coup de dégustations exclusivement réalisées à l’aveugle. 

Quelle est votre premier souvenir de dégustation d’un vin de bordeaux ?
Mon premier souvenir de bordeaux c’est chez mes grands-parents. Nous parlons de bordeaux qui avaient alors au minimum une vingtaine d’années d’âge. Ce qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est un magnum de Beychevelle 1961. J’ai été chanceux. C’était des vins que mon oncle avait acheté à un copain amateur de vin, joueur impénitent, qui avait besoin d’argent. Je pourrais encore citer Talbot 1976. 

Comment les caractériserais-tu ?
Pour le jeune amateur que j’étais, je me souviens confusément, qu’il y avait souvent ce mélange de cassis frais, de sous-bois automnal et un toucher de bouche soyeux. Il y a fort à parier que je l’interpréterais différemment aujourd’hui même si je dois certainement encore un peu chercher ça dans les vins que je goûte. (rire)

Une dernière dégustation marquante ?
Les vins du Clos du Jaugueyron, des vins d’une très grande finesse, qu’il soit en médoc ou en margaux. 

Qu’ont en commun ces vins de votre jeunesse et le dernier vin dégusté ?
Une finesse de texture, une fraicheur, un équilibre et souvent une certaine intensité aromatique alliée à un toucher de bouche d’une grande élégance. 

Comment analysez-vous le désamour pour les vins de bordeaux ?
A Paris, et c’est encore le cas aujourd’hui, il y avait sans arrêt des vignerons des différents vignobles de France qui venaient présenter leur vin lors de tournées avec leurs agents ou via diverses associations de vignerons ou salons particuliers. J’ai donc essentiellement goûté des vins d’ailleurs. J’ajoute que lorsque j’étais amené à en goûter, je retrouvais tous ce qu’on pouvait souvent leur reprocher, à savoir un côté massif, boisé et très extrait !  Ce qui tranchait beaucoup avec les autres vignobles, à l’image des ligériens, qui faisaient des vins plus digestes et légers, avec moins de bois neuf pour des raisons de coûts mais sûrement aussi par pure conviction. D’autre part, le jour où bordeaux a autorisé les bois alternatifs, impliquant le fait que certains « petits » domaines se sont mis à singer les « grands », les chose sont allées de mal en pis !

Et pour lutter efficacement contre ce désamour ?
Il faut, c’est un fait, revenir vers des vins au style plus digeste, qui correspondent aussi aux terroirs bordelais. C’est à mon avis une vision tronquée, une vue de l’esprit que de penser que bordeaux serait obligatoirement synonyme de puissance et de densité pour ne produire que des vins de garde. Il faut également mieux et plus incarner les vins dans la mesure où les consommateurs boivent de moins en moins de vins de consommation courante mais se focalisent plus sur des vins avec de la valeur ajoutée. Avoir en face de soi une vigneronne ou un vigneron qui raconte son histoire, son domaine et sa vie contribuent incontestablement à faire aimer le vin. D’autre part, les vignerons doivent vendre eux-mêmes leur vin à des prix décents dans la mesure où le négoce ne s’occupe pas, ou très peu, des propriétés intermédiaires. J’irais même jusqu’à dire que ces vignerons seraient bien inspirés de mettre sur pieds une distribution qui leur soit propre. 

Est-ce que selon vous les choses bougent malgré tout  ?
Comme déjà observé dans beaucoup d’autres régions, ça bouge dans les AOC qui rencontrent des difficultés. Muscadet est un des plus beaux exemples de remise en question qui commence à porter ses fruits. Cette appellation a vu éclore des néo-vignerons ou de jeunes repreneurs qui ont modifié la vision qu’on pouvait avoir de ses blancs. Cette AOC est, il faut le rappeler, passée de 12 000 à 6 000 hectares pour se recentrer sur des zones plus qualitatives. En ce qui concerne bordeaux, je pense à Castillon, à Francs ou même à Bourg qui replante du malbec et cherche ainsi une identité qui le singularisera du reste de la production. La région la moins dynamique reste, selon moi, le médoc même si on perçoit un certain nombre de signaux positifs, avec en particulier, parfois une redéfinition du profil de leurs vins. 

La prochaine émission On Va Déguster portera sur quoi ?
On y parlera de cuisine chinoise et je présenterai un vin sans souffre d’Exéa, un grand domaine du minervois, familial et en pleine renaissance. C’est absolument délicieux, précis, net et avec du fond. 

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