La Champagne met en garde les pouvoirs publics

Chaque année depuis un siècle le Banquet de l’Association viticole champenoise réunit tous les Champenois pour débriefer sur la campagne viticole passée, mais aussi permettre aux présidents respectifs de l’Union des Maisons de Champagne et du Syndicat Général des Vignerons de faire passer des messages sans langue de bois, soit à l’attention de l’autre partie, soit à celle des pouvoirs publics. Cette année David Chatillon et Maxime Toubart n’ont pas été en reste…

Le ton du discours du président du Syndicat général des vignerons était à la fois grave et militant. Il est vrai que les sujets d’inquiétude ne manquent pas. Après avoir déploré les accidents dramatiques des dernières vendanges en Champagne qui ont coûté la vie à plusieurs vendangeurs, Maxime Toubart a fait part de son souhait de voir le recours aux prestataires davantage encadré. Il a souligné aussi que la dérogation collective sur les normes d’hébergement obtenue par le Syndicat général permettait déjà de soulager ceux qui font le choix courageux d’embaucher directement leurs vendangeurs et constituait une part de la solution du problème. Mais il a aussi appelé à la mise en place d’assises de l’hébergement où seraient sollicités les collectivités locales, les universités, les bailleurs afin de trouver d’autres moyens complémentaires pour loger les 100.000 vendangeurs qui viennent chaque année.

L’autre grande préoccupation est évidemment celle du projet de règlement européen « SUR » visant à réduire de 50 % d’ici 2030 les produits phytosanitaires, en étendant notamment les zones sensibles sur lesquels ils ne pourront plus être utilisés, bien au-delà des simples abords des maisons comme c’était le cas des ZNT, si bien qu’en Champagne ce sont désormais plusieurs milliers d’hectares qui pourraient être concernés. Alors que ces mesures pourraient faire chuter les rendements en France de 28 %, Maxime Toubart a fait part de son indignation face au peu de cas qu’en fait la Commission européenne qui a eu l’affront de qualifier la filière viticole de non essentielle. Ce que reproche Maxime Toubart au projet ce n’est non pas son objectif, la filière champenoise a toujours été très active du point de vue environnemental, mais sa radicalité. En effet, il ne ménage aucune porte de sortie aux vignerons, puisque même les produits de biocontrôle seraient interdits dans ces zones. On peut certes arguer qu’il existe les nouvelles technologies génomiques, mais celles-ci n’offrent aucune solution immédiate et nécessiteront encore des années de recherche pour aboutir. Maxime Toubart a donc salué la réaction du Parlement européen, qui, pour une fois et « c’est une première », a été capable de rejeter une réforme majeure contre l’avis de la Commission. Il a ainsi obtenu « une victoire de l’agriculture contre les dogmatiques ». Reste à savoir si le Conseil qui réunira les ministres de l’agriculture ira dans le même sens. Hors de question en tout cas pour le Syndicat général des vignerons d’accepter une solution de compromis qui consisterait à renvoyer aux Etats les décisions relatives aux zones sensibles. La règlementation doit être commune sans quoi on créera une concurrence déloyale entre les pays membres. D’autant que, connaissant la volonté de la France d’apparaître toujours comme mieux disante, on sait où elle se situerait. 

Enfin, dernier casus belli avec les politiques publiques et l’Europe, la manière dont celles-ci entendent combattre l’alcoolisme. « La nouvelle ligne directrice de la Commission européenne est la durabilité, une durabilité qui cependant ne se limite plus à l’environnement mais concerne aussi la santé. Autrement dit, seules les productions qui respectent l’environnement et ne constituent pas un risque pour la santé seraient soutenues », ce qui pourrait priver à terme la filière de toutes les aides à l’investissement dont elle bénéficiait. Maxime Toubart s’est aussi ému des projets de nouvelles règlementations concernant l’étiquetage et les supports de publicité envisagées à Bruxelles, qui devraient faire état des dangers de toute consommation même modérée, plaçant l’alcool sur le même plan que le tabac, c’est-à-dire comme un produit voué à disparaître un jour.

De son côté David Chatillon, le président de l’Union des Maisons de Champagne, a souligné le renversement de tendance que subissent en ce moment les expéditions de champagne. « Ce ralentissement est plus brutal qu’un simple retour à la normale. Plusieurs éléments l’expliquent. D’abord l’inflation contraint les consommateurs à des arbitrages dans leurs dépenses. Sans compter que le prix des bouteilles a augmenté plus fortement encore même si le champagne demeure un grand vin de très bon rapport qualité prix. S’agissant des distributeurs ensuite, le sentiment de pénurie de 2022 a artificiellement gonflé les expéditions, une partie d’entre elles ayant été réalisées par anticipation, par peur de manquer. Ce surstock ne se résorbe pas aussi vite qu’attendu, notamment aux Etats-Unis. En outre les distributeurs ménagent leur trésorerie dans un contexte où le prix de l’argent a lui aussi beaucopp augmenté. Enfin l’actualité mondiale et économique n’est pas particulièrement rassurante or nous savons que notre activité est étroitement corrélée à l’évolution de la croissance mondiale. Heureusement notre Chiffre d’affaires devrait rester stable ce qui est appréciable dans un contexte où les comptes de résultat vont être fortement affectés par la hausse des taux d’intérêt. L’augmentation des taux de 3 % c’est environ de 300 millions euros de résultat en moins pour les entreprises de la filiière. »

Arrêtons de dénigrer les grandes maisons !

Dans cette tempête, les grandes marques sont pour la Champagne un atout que l’ensemble des Champenois doivent savoir apprécier à sa juste valeur. « Elles ont inventé le champagne il y a 300 ans et continuent de tirer l’appellation vers le haut. Ces maisons réalisent d’énormes investissements marketing et commerciaux au bénéfice de toute la Champagne. C’est grâce à ces investissements multiséculaires que le champagne est devenu synonyme de célébration de succès et d’art de vivre à la française.  (…) Nous devons nous réjouir de la présence historique de ces maisons, c’est ce qui manque à d’autres régions viticoles aujourd’hui en crise. Les maisons vont coninuer à faire le job en défrichant de nouveaux marchés, tous les expéditeurs vont continuer à profiter de ce travail, en particulier les plus petits qui n’ont pas les moyens de faire connaître l’appellation à des consommateurs lointains qui sont tout aussi éloignés de la France que du vin et encore plus des bulles. Ce modèle est vertueux. Partout où je vais, et nous l’avons encore constaté avec Maxime en Australie il y a un mois, la présence nombreuse de plus petits opérateurs contribue à animer la catégorie. Autrement dit, lorsque le consommateur devient un peu plus connaisseur, il est heureux de continuer de déguster les marques qui lui ont fait connaître le champagne mais il est curieux de découvrir d’autres élaborateurs, sans lesquels, peut-être qu’à défaut, il se détournerait du champagne. Bref, c’est un modèle gagnant gagnant à condition de se souvenir du rôle de nos locomotives pour la filière. » À l’heure du renouvellement du contrat interprofessionnel, dans lesquels les vignerons choisissent ou non de s’engager pour garantir sur plusieurs années l’approvisionnement des maisons, se rappeler du rôle de ces dernières dans le maintien de la prospérité de la Champagne n’était sans doute pas inutile.

© Syndicat Général des Vignerons
© Syndicat Général des Vignerons / David Châtillon, président de l’Union des Maisons de Champagne

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