La vigne à la reconquête de Saint-Tropez

La cave Torpez a accueilli le 4ème festival Jardins de Vignes. L’occasion de resituer la production viticole dans le cadre exceptionnel des jardins tropéziens qui regroupent encore 500 parcelles sur 180 hectares.

« Le paysage a un prix et il faut le sauvegarder, le préserver, ce que peut faire le viticulteur qui entretient le paysage mais il doit le faire en lien avec le territoire pour éviter de voir des vignes en friche parce que l’économie ne suit pas » a annoncé en préambule Alain Guichet, le directeur de la cave de Torpez (du nom du saint local San Torpé di Pisa). « Nous avons un atout : nous sommes à Saint-Tropez mais personne ne l’associe à la vigne. Nous devons donc se la réapproprier car il faut rappeler qu’ici, c’est la mer qui a fait la terre. Les vignes ont été majoritairement plantées par des marins et des capitaines au long cours ». On ne dispose pourtant que peu de traces de la vigne jusqu’au 17ème. Pas de dessins ni de tableaux, seulement quelques rares sources écrites et des cadastres à l’époque descriptifs qui évoquaient des paysages d’oliviers, de figuiers, de mûriers et parfois de vignes dites en filagnes : elles étaient complantées, entre les rangs, de blé, de fruitiers ou de légumes. Pas non plus d’indication de cépages « mais le plus connu semble être le tibouren, rapporté fin 18ème de Chypre par des marins », précise Laurent Pavlidis historien créateur du musée maritime de la Citadelle. « Il est étonnant de constater qu’on déclarait environ 6 à 8000 hl de vins sous Louis XIV… des volumes comparables aujourd’hui mais sur des surfaces moindres, 180 ha vestiges d’une histoire identitaire ».

Un paysage changeant
Pendant des siècles, il n’y a pas de fermes dans cette campagne à cause des attaques des barbaresques venant de l’autre côté de la Méditerranée, juste quelques bastidons ou petites constructions agricoles appelées bastides mais que l’on n’habite pas. Au milieu du 19ème, la vigne couvre tout le territoire tropézien avec ces bastides dispersées dans les parcelles. La garrigue est peu à peu remplacée par la pinède et par des arbres venus d’ailleurs comme les palmiers de Grèce ou du Moyen-Orient, les eucalyptus d’Australie… Les grands changements dans le paysage n’interviennent que fin 19ème, notamment avec l’arrivée des peintres qui vont témoigner des paysages et faire le succès de ce petit port de pêche. À commencer par Paul Signac qui débarque à bord de son voilier L’Olympia en 1892 avant de s’installer à Saint-Tropez une grande partie de l’année pendant deux décennies, y invitant régulièrement ses amis artistes. « Il peint bien sûr la mer et les bateaux mais encore plus la nature, les arbres et les vignes, raconte son arrière-petite-fille Charlotte Hellmann. Son premier tableau tropézien est d’ailleurs un point de vue terre-mer avec les vignes de la route de la Citadelle. Et il achète une propriété qu’il baptise la Hune à la fois cernée par les vignes et avec vue mer ». 

©F. Hermine

Jouer sur une diversité de haies
Au 20ème, le mitage et la privatisation des espaces tendent à fragiliser les espaces arborés. Pour tenter de préserver le jardin de vignes actuel, la cave de Torpez a sollicité deux étudiants de l’Ecole nationale supérieure de paysage Versailles-Marseille, Valentine Lecrenay et Lancelot Mourgère pour établir un diagnostic et un état des lieux avant de définir un plan d’actions. « Le tableau caractéristique de Saint-Tropez avec des oliviers, des pins parasols et des amandiers n’est finalement plus visible de l’espace public comme les vignes qui ont disparu derrière les haies denses et les murs, détaillent les jeunes paysagistes-concepteurs. Il faudrait gérer les lisières viticoles avec des haies différentes, de hauteurs et d’espèces différentes en discontinuité et offrant des vues sur le paysage ». Une combinaison de haies modulables en somme : denses pour protéger du mistral, capter les pollutions, limiter la propagation des parasites portés par le vent ; transparentes pour ventiler les cultures, rafraîchir la température, limiter l’érosion des sols, stocker l’eau de pluie ; basses avec des bandes enherbées pour capter la lumière du soleil levant réduire l’humidité et éviter l’ombre portée sur la vigne. Et de suggérer des duos haies-sentier pour décloisonner et offrir à la promenade des voies piétonnes ou cyclables avec vues sur le paysage. Un groupe de travail à la cave réfléchit en ce sens dans le cadre du réchauffement climatique à recréer des haies en diversifiant les essences. 

©F. Hermine

« Apprendre à boire le paysage »
La géographe de l’environnement Myriam Laidet a insisté sur la valeur patrimoniale de la vigne qui a servi d’outil de reconquête de la presqu’île puis d’investissement spéculatif des gens de mer (56% des propriétaires fonciers au milieu du 18ème) avant de devenir une valeur de villégiature de luxe. « La vigne réaffirme l’identité provençale d’un lieu, nécessite peu d’entretien et renforce sa valeur ». C’est sans doute dans cet esprit que la cave, à l’origine à la Villa des Platanes, a été préservé sur la commune de Saint-Tropez et reconstruite route des plages dans le cadre d’un projet d’intérêt général voté il y a 10 ans. « Il faut apprendre à boire le paysage dans le vin tout comme à voir le vin dans le paysage » rappelle Jacques Maby, géographe et auteur du livre Homo Vini Vitis (Presses Universitaires de Vincennes). « Pour cela, il faut aussi créer des points d’appel dans le paysage qui incitent à s’arrêter, à apprécier le vignoble afin qu’il soit lisible et visible » reconnaît Alain Guichet. D’où la demande à l’artiste Jean-Jacques Pigeon qui a déjà signé la grande fresque du caveau de travailler sur une meilleure signalétique de la cave. Elle pourrait être matérialisée dans les prochains mois sous forme d’une grande pyramide en béton aux couleurs de la cave et de la ville : rouge et blanc en reprenant les éléments de la couronne de San Torpé. Elle pourrait également être déclinée en métal de différentes tailles dans les parcelles pour surprendre le promeneur et l’inciter à cadrer sa vision. Ou plus prosaïquement à prendre des selfies sur fond de vignes avant de venir goûter les vins au caveau.

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