« Le Nez du Vin » en deuil, son créateur Jean Lenoir disparaît

Jean Lenoir avait créé en 1981 « Le Nez du Vin », un dictionnaire des arômes du vin, qui a révolutionné l’apprentissage de la dégustation pour des milliers d’amateurs et de professionnels. Toute sa vie, il n’a eu de cesse d’améliorer son travail et de le décliner à d’autres boissons. Ce Bourguignon passionné par l’éducation et la transmission s’est éteint le 22 février 2022. 

Gourmand ou intellectuel ?  Difficile de savoir ce qui prévalait chez cet homme qui parlait d’art contemporain ou du parfums des roses avec le même incomparable accent bourguignon. Ces « r » roulés, devenus si rares en France qu’on le prenait pour un Russe ou un Italien, il les a gardés, comme une signature, par fidélité à son terroir de naissance, à ce goût du vin découvert, enfant, lorsqu’il était chargé de siphonner les barriques paternelles. Non que son père ait été vigneron. Mais avant la guerre, à la campagne, tout le monde avait quelques arpents pour sa consommation. 

Jean Lenoir raconte qu’il a connu son premier coup de foudre devant un chassagne-montrachet débouché pour ses 18 ans, en 1955 et qui restera son cru préféré toute sa vie. Ce fut une révélation qui mit plus de vingt ans à devenir un métier. Car « Le Nez du Vin » eut une gestation longue, à commencer par les cours qu’il suivit parallèlement à son travail à Beaune puis à Dijon. Sur les bancs de l’école avec le chef étoilé Jacques Lameloise et un futur Meilleur sommelier de France Georges Pertuiset, il découvre l’univers des arômes avec Max Léglise, le directeur de la station œnologique de Beaune, qui venait en 1976 de publier un livre qui fit date, avec sa couverture glacée rouge et noire annonçant presque mystérieusement « Une initiation à la dégustation des grands vins ». À l’époque, il n’y avait pratiquement pas de publications sur le vin. Très vite, l’élève passe de l’autre côté de la barrière et commence à enseigner le vin, sa dégustation, ses parfums, à la Maison des Jeunes et de la Culture qu’il dirige à Chalon-sur-Saône dans sa Saône-et-Loire natale. 

Le vin dans un établissement culturel

Dès 1978, il avait rencontré à Manosque Olivier Baussan qui venait de créer L’Occitane en Provence. Crème de cassis de Bourgogne contre extractions d’huiles essentielles de thym et romarin fraîchement sorties de l’alambic : c’était le début d’une collection de 120 arômes que Jean utilisera pour animer des stages de découverte dans la France entière. Il fut le premier à faire entrer le vin dans un établissement culturel comme une œuvre d’art au même titre que la musique ou la peinture. 

Le premier livre-objet 

Jean Lenoir est encouragé par Daniel Spoerri, l’artiste qu’il avait accueilli à la MJC de Chalon pour son exposition « Eat Art » et qui venait de faire une collection de 300 flacons d’eaux des fontaines sacrées de Bretagne : « Tu devrais faire un livre-objet ». Fort de ces conseils, il met en route « Le Nez du vin », à compte d’auteur bien sûr. Les parfums et les textes, il a presque tout. Il décide du format, celui des encyclopédies classiques s’impose. Il choisit les bouteilles, qu’il fait dessiner exprès, afin de remplir harmonieusement le coffret, avec 54 flacons, disposés en neuf lignes de six. Le livre sort le jour de son anniversaire, le 23 septembre 1981, à Paris, à la Brasserie Bofinger : « 50 journalistes, 50 articles », déclarait-t-il, en hommage à la presse qui « y a cru tout de suite, comme j’y ai cru lorsque j’ai décidé de faire ce livre, sans avoir le premier franc ».

Déclinaisons pour tous les curieux

Depuis 1981 ? Jean Lenoir n’a de cesse d’améliorer son œuvre, de la compléter, de la mettre au goût du jour, en incluant par exemple de nouveaux parfums, parce qu’il en a trouvé des représentatifs comme le bourgeon de cassis ou parce qu’on les rencontre dans les vins du nouveau monde comme l’ananas. Il a décliné le livre sur les champignons, le café, le chêne, le whisky… S’il a abandonné « Le Nez des enfants » c’est qu’il n’y a pas besoin de parfums différents pour eux : « Au contraire, déclare-t-il, tout le monde a le même nez, c’est bien d’être ensemble, de mêler les générations, de jouer et de s’instruire ensemble » expliquait-il. Depuis, des milliers de « nez » à travers le monde, professionnels et amateurs, se sont éduqués avec « Le » Lenoir. Traduits en onze langues, ces alphabets olfactifs offrent un langage universel pour décrire ce qu’on sent et partager son plaisir. Plus qu’un simple outil, les flacons offrent une approche émotionnelle qui ouvre les portes de l’intime et réveillent des souvenirs parfois très anciens. 

Aimer le vin et partager 

Installées depuis quarante ans en Provence, dans un atelier tout neuf à Cassis depuis 2020, les éditions Jean Lenoir sont restées fidèles aux valeurs de leur fondateur : une fabrication française selon la tradition des métiers d’art et une recherche constante de qualité pour obtenir des arômes réalistes et stables qui permettent de partager : « Ce qui m’intéresse, c’est que les gens aiment le vin. Je l’aime et je le fais boire. J’offre toujours des bouteilles aux jeunes qui organisent des fêtes » disait-il pour expliquer son travail.

Jean Lenoir : le Nez du vin

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