Le vin de Lamartine

La mémoire populaire retient le poète ou le politique si ce n’est les deux mais plus rarement l’homme foncièrement attaché à ses propriétés viticoles bourguignonnes. Le remarquable Il était une fois Lamartine de Sylvie Yvert – qui sort chez Pocket – nous rappelle ce lien ombilical. Qu’il devra couper…

À ses obsèques au début du mois de mars 1869 on trouve davantage de vignerons derrière le corbillard que de personnalités du gotha. Aux côtés de Dumas Fils ou d’Émile Ollivier se recueillent beaucoup de gens de la terre qu’Alphonse de Lamartine avait sincèrement aimés. C’était sa première histoire, son territoire au fond pour l’enfant né à Mâcon en 1790 et qui a grandi dans la propriété familiale de Milly entourée d’une cinquantaine d’hectares de vignes. Une maison davantage qu’un château et une particule à la modeste fortune… Lamartine devient croyant, poète avec un goût certain pour la politique. Ironie de l’histoire, le royaliste restera dans les mémoires l’homme de 48, le révolutionnaire qui accouchera d’une République, la Seconde. 

Son vin à Jérusalem

En attendant la chute de Louis-Philippe, Alphonse de Lamartine se fait connaître au travers de la littérature. Les Méditations poétiques lui donnent succès et reconnaissance. Le poète profite et, de concert, entame une carrière politique tendance diplomatie. Naples, Rome, Florence, Lamartine enchaîne les ambassades et rentre de temps en temps en France, à Milly bien sûr et dans une autre propriété bourguignonne fraîchement héritée, le château de Saint-Point « où nous fûmes accueillis en fanfare, comme jadis les seigneurs du lieu (…) mon mari était si apprécié des vignerons pour sa bonté, sa charité, sa simplicité », raconte son épouse Marianne par la plume de l’écrivaine Sylvie Yvert. Quand Lamartine ne court pas le monde, « Monsieur Alphonse » aime marcher dans les champs et goûter les raisins à l’approche des vendanges. À Milly, il se plaît à planter des arbres en compagnie de ses ouvriers viticoles qu’il appelle « ses frères de lait ». Passé la sagesse de la campagne, Lamartine est rattrapé par la politique, partant à Paris combattre la peine de mort, l’aristocratie héréditaire, l’esclavage et promouvant la liberté de la presse, la gratuité de l’enseignement ou encore la séparation de l’Église et de l’État. En 1832, lors d’un voyage en Orient, il verse du vin de Milly sur le mont des Oliviers. Le tout nouvel académicien croque la géographie et ses symboles. « Outre notre propre vin, nous avions désormais dans la cave des bouteilles rapportées du Liban, ce qui n’empêchait pas Alphonse de boire de la bière comme un Flamand ! », écrit Sylvie Yvert dans les habits de Marianne. On retrouve de fait dans les vers de Lamartine des références à ses vignobles en rapport aux caprices du ciel : « Le soleil et les nuages en sont les deux croupiers qui vous jettent les trésors ou la ruine »

Se séparer de ses vignes

En terre bourguignonne, il hérite d’un nouveau château, celui de Monceau sur la commune de Prissé. Il y fait abattre des arbres qui ombrageaient trop les vignes… Mais ses patries sont Milly et Saint-Point où il reçoit Hugo, Sand et Chopin, Balzac et Dumas. La terre politique reste Paris où il est désormais un farouche opposant à la monarchie de Juillet. La page suivante de l’histoire est célèbre, la chute de Louis-Philippe et la révolution de 1848, sa Révolution lui échappant finalement pour que la Seconde République balbutiante devienne l’outil du Neveu, bientôt Napoléon III. Lamartine n’avait pas les dents longues et pécha par naïveté. Les électeurs ont voté pour une marque ! Si tout va mal à Paris, la situation en Bourgogne n’est pas plus réjouissante. « (…) persuadé d’être un grand vigneron et un financier de haut vol, mon mari fanfaronnait (…). Il jouissait de faire le bilan de ses grappes, goûtant son vin en connaisseur, mais je dois reconnaître qu’il n’est en cette matière qu’un amateur », peut-on lire dans Il était une fois Lamartine. Sale temps pour les poètes ! La politique et le « business » ont eu sa peau. Les succès littéraires n’y feront rien. « S’il n’avait pas été responsable de ses maisons et de ses vignerons, il aurait quitté la France pour l’Orient », écrit Sylvie Yvert. Le reste de l’histoire est une lente banqueroute sans parler de la perte des enfants dont le couple ne se remettra jamais. Le chantre du droit du travail et des universités populaires, l’adversaire des conquêtes coloniales ou de la Bourse est de moins en moins entendu. Pire, acculé, il finit par vendre l’ombilical Milly – « l’Himalaya de son bonheur » – et accepte d’être logé à Paris aux frais de la princesse, en l’occurrence Napoléon III. Le vin peut être amer mais la postérité a rattrapé le politique éconduit pour le placer au panthéon des visionnaires, et poète de surcroît :

À l’heure où la rosée au soleil s’évapore,
Tous ces volets fermés s’ouvraient à sa chaleur, 
Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.     

Sylvie Yvert, Il était une fois Lamartine, Pocket, 2023, 378 p., 8,60€. 

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