« Les vignerons ne peuvent plus voyager comme avant… »

Aria Ballow est consultante indépendante spécialisée en Achats Responsables et RSE. Après une carrière en tant qu’acheteuse au sein de grands groupes, à faire essentiellement de la performance économique, elle crée en 2021 la société de conseil The Smart Keys, pour accompagner les TPE et PME sur leurs enjeux sociaux et environnementaux. Aujourd’hui elle nous partage, à la lumière de cette expertise, sa vision des salons traditionnels de vins. En effet, avec l’accent croissant mis sur la durabilité et la responsabilité sociale des entreprises (RSE), les pratiques traditionnelles de voyages fréquents sont remises en question. En examinant les préoccupations en matière de durabilité, d’impact carbone et le rôle des salons commerciaux tels qu’on les connaît, Aria Ballow répond à quelques questions pour Terre de Vins.

Les vignerons français voyagent encore beaucoup pour développer des marchés à l’export. Cette pratique est-elle durable ou sera-t-elle rattrapée par les consommateurs ou le législateur ?
Les déplacements fréquents entrepris par les vignerons français pour développer les marchés d’exportation soulèvent des questions importantes concernant leur durabilité à long terme. Alors que les voyages ont traditionnellement été une méthode clé pour établir et maintenir des relations avec les distributeurs internationaux et les acheteurs, le public se préoccupe de plus en plus de l’impact environnemental et des implications en matière de responsabilité sociale de cette pratique, pourtant nécessaire au développement commercial des propriétés.

D’un point de vue environnemental, l’empreinte carbone associée aux voyages fréquents est considérable. Les voyages en avion, en particulier, contribuent de manière significative aux émissions de gaz à effet de serre. Ce sont les émissions indirectes liées aux activités d’une entreprise et portent souvent le poids le plus lourd de toutes les autres émissions (directes et consommation d’énergie).

À mesure que les consommateurs deviennent de plus en plus sensibles à l’environnement, ils recherchent des produits et des marques qui correspondent à leurs valeurs et qui démontrent un engagement envers la durabilité. Selon une récente étude, plus de 60% de Français se sentent plus proches de marques et entreprises qui démontrent un véritable engagement en matière environnementale. Les vignerons qui peuvent mettre en avant des pratiques durables dans leurs chaînes d’approvisionnement, y compris une réduction des déplacements donc de leurs émissions carbone, correspondent mieux aux attentes de ces consommateurs.

Les législateurs s’intéressent également à l’impact environnemental des industries, y compris le secteur du vin. En réponse aux préoccupations liées au changement climatique, les gouvernements mettent en place des réglementations et des incitations plus strictes pour réduire les émissions de carbone et promouvoir des pratiques durables. Cela peut potentiellement affecter la capacité des vignerons à voyager librement à l’avenir.

Mais pourquoi attendre les restrictions réglementaires pour agir ? Il est essentiel que les vignerons se tiennent informés de l’évolution de la législation et adaptent proactivement leurs pratiques commerciales pour répondre aux exigences.

En quoi voyager au bout du monde contrevient-il à la RSE qui s’engage dans un grand nombre d’entreprises françaises, ETI, PME ou TPE ?
Les voyages fréquents vers l’autre bout du monde peuvent aller à l’encontre des principes de la RSE pour plusieurs raisons.

Impact environnemental : Les voyages en avion sur de longues distances contribuent de manière significative aux émissions de gaz à effet de serre. Outre le changement climatique, moins visible à notre échelle temps, on peut parler des pollutions et nuisances que cela génère, pour l’habitat naturel mais également pour notre bien-être à nous. En s’engageant dans une démarche vertueuse, les entreprises sont censées minimiser leur empreinte carbone et promouvoir des pratiques durables. Les voyages excessifs contredisent ces efforts, rendant difficile pour les vignerons la possibilité de démontrer un véritable engagement envers la responsabilité environnementale.

Consommation de ressources : Les voyages de longue distance consomment également énormément de ressources comme l’énergie ou les matériaux d’emballage pour les bouteilles. Se rejoutent à ça le transport et la logistique, notamment des éléments de communication et de marque, à usage unique. Or la RSE encourage précisément les entreprises à adopter des réflexes en faveur de la réduction des déchets, de la préservation des ressources et d’une consommation plus durable. Les voyages excessifs contredisent ces objectifs, car ils contribuent à une consommation de ressources inutile.

Responsabilité sociale : Les voyages fréquents de longue distance peuvent également avoir des effets néfastes sur le bien-être. Ils impliquent souvent des périodes prolongées loin de chez soi, ce qui entraîne une tension physique et mentale, affectant l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée ainsi que la qualité de vie globale. La RSE englobe les considérations relatives au bien-être des employés et vise à créer un environnement de travail favorable et sain. Les voyages excessifs remettent en cause ces objectifs de responsabilité sociale.

Pour se conformer aux principes de la RSE, les vignerons peuvent explorer des approches alternatives, telles que l’utilisation des technologies numériques pour les réunions virtuelles, l’établissement de partenariats locaux et l’optimisation des réseaux de distribution. Réduire l’impact environnemental lié aux déplacements, prioriser le bien-être des employés, se former à l’utilisation de technologies numériques peuvent aider la filière à concilier des engagements sociaux et environnementaux tout en développant efficacement les marchés d’exportation.

L’enjeu de l »impact carbone est majeur. Quel est votre regard sur ces salons traditionnels qui déplacent des dizaines de milliers de personnes et des dizaines de milliers de bouteilles au bout du monde ?
L’impact carbone des salons commerciaux traditionnels, qui impliquent le déplacement de dizaines de milliers de personnes et de bouteilles à l’autre bout du monde, ne peut être ignoré. Bien que ces événements aient traditionnellement joué un rôle crucial dans l’industrie du vin pour les réseaux, la présentation des produits et les transactions commerciales, leurs conséquences environnementales sont significatives.

Ces salons commerciaux contribuent à des émissions de carbone importantes en raison des vols long-courriers, du transport des marchandises et de la logistique associée. L’empreinte carbone s’étend au-delà des déplacements pour inclure les matériaux d’emballage, les installations d’exposition et les déchets générés lors de ces événements de grande envergure.

Il faut repenser la manière dont les salons commerciaux sont organisés et exécutés et envisager des alternatives plus écologiques. Les salons virtuels et les événements régionaux peuvent représenter ces alternatives et évitent de générer une empreinte carbone associée aux déplacements internationaux.Les salons virtuels offrent la possibilité de présenter de produits et de négociations commerciales sans la nécessité de déplacements physiques.

Il est essentiel de souligner que la transition vers des salons commerciaux plus durables ne se fera pas du jour au lendemain. Cependant, en sensibilisant la filière, en encourageant l’adoption de pratiques durables et en favorisant l’innovation, il est possible de réduire progressivement l’impact carbone des salons commerciaux tout en saisissant des opportunités de développement à l’exportation.

Le digital est-il une solution ou est-il lui aussi contestable ? En clair, participer à un salon digital pour développer des marchés est-il plus vertueux et peut-il contribuer à l’obtention d’un label RSE ?
Les plateformes numériques et les salons commerciaux virtuels offrent une alternative aux défis environnementaux posés par les déplacements fréquents dans l’industrie du vin. Participer à un salon commercial numérique peut être considéré comme une approche plus vertueuse d’un point de vue environnemental en raison des émissions carbone qui seront évitées.

Sur le plan sociétal, comme rappelé plus haut, un salon évènementiel c’est d’abord des équipes mobilisées pendant toute la durée des rencontres (parfois plusieurs jours) sur des rythmes intenses et souvent en dehors des horaires de travail habituels.

Sur la question des labels, il faut pouvoir mesurer concrètement ses actions et savoir d’où on est parti. Et pour cela, plusieurs outils existent qui sont adaptées à la filière viti-vinicole. C’est par exemple la réalisation d’un bilan carbone. Les voyages sont comptabilisés dans le scope 3 des émissions de gaz à effet de serre. Désormais l’Etat oblige les entreprises à réaliser un bilan carbone pour ces activités de scope 3, car elles représentent 90% des émissions totales d’une entreprise.  Une démarche de labellisation est un outil de communication intéressant, mais le label doit venir récompenser des actions concrètes mises en place en amont, au risque de tomber dans le « verdissement » ou greenwashing.

Lorsque vous faites bien les choses, que vous innovez, que vous êtes pionnier dans une démarche, elles finissent de toute façon par se savoir. Les propriétés viticoles ont une carte à jouer dans l’adoption rapide des salons virtuels. Cela démarquera forcément celles qui auront fait ce pari et permettra de renforcer leur image. Alors oui pour les labels, mais dans une stratégie globale. En adoptant activement des plateformes numériques et des salons commerciaux virtuels, les vignerons peuvent démontrer leur volonté de réduire leur impact carbone, de préserver les ressources et de promouvoir une croissance durable.

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