On en sait plus sur la photo retrouvée de la Veuve Clicquot !

Dans la vie d’un chineur, il y a des moments de grâce. C’est ce qu’a vécu Philippe Robiaud, un ingénieur à la retraite, lorsqu’il s’est aperçu que la photo d’une famille bourgeoise du XIXe siècle qu’il avait achetée par hasard dans une braderie, représentait la Veuve Clicquot entourée de sa descendance en 1857 ! Alors que cette pièce unique pourrait bientôt être cédée à la Maison rémoise, nous avons voulu en savoir plus…

C’est une découverte très émouvante qu’a fait Philippe Robiaud, amateur d’antiquités, voici plus de quarante ans alors qu’il parcourait un lot de photographies sur un trottoir à la Braderie de Lille : un cliché de la Veuve Clicquot accompagnée de son gendre Louis-Marie de Chevigné, de sa petite fille Marie Clémentine, elle-même aux côtés de son époux Louis de Rochechouart et de leur fille Anne, la future duchesse d’Uzès. « Ce n’est qu’au bout de dix ans, en 1990, que ma femme a découvert que la vieille dame représentée n’était autre que la Veuve Clicquot, en tombant dans un magazine sur un portrait d’elle. » Il s’agit d’une rareté à plusieurs titres. Il existe très peu de représentations de la Veuve Clicquot (1777-1866), hormis un dessin de Charlier et deux peintures réalisées par Léon Cogniet entre 1860 et 1862. La Maison possède également une autre photographie, plus tardive et sans les membres de sa famille. Le support de ce nouveau cliché a presqu’autant de valeur. « La Société française de photographie m’a indiqué qu’il s’agissait d’un panotype, un procédé photographique inventé en 1852 très peu utilisé. On n’en compte plus aujourd’hui dans le monde qu’une centaine d’exemplaires ! Le résultat était souvent très sombre et il fallait que les sujets restent parfaitement immobiles un long moment. D’ailleurs, lorsque vous regardez la photo, vous observez que la petite fille qui a dix ans, un âge où on a du mal à tenir en place, est solidement immobilisée par les mains de sa mère et de son arrière-grand-mère. » Comment ce panotype s’est retrouvé dans un lot de photos des années 1950 sans aucune relation, on l’ignore. Mais il est probable qu’il ait servi de modèle à Cogniet pour réaliser ses célèbres peintures. « L’expression des visages est assez proche, la petite fille allongée à ses pieds sur le tableau de Cogniet a sensiblement le même âge. Je me suis aperçu très récemment en prenant une photo du dos du panotype que figurait une date presqu’invisible à l’œil nu, 1857, ce qui concorde puisque Cogniet a réalisé ses peintures entre 1860 et 1862. J’ai pu observer aussi que la photo avait des trous aux quatre coins. Elle a donc été punaisée. Personne ne détériore ainsi une photo sinon pour la fixer temporairement afin de la reproduire. »

Au-delà de ces détails techniques, ce panotype nous raconte une histoire. Il y a d’abord celle de Madame Clicquot, née Ponsardin. Sa vie est un roman. Élevée dans un établissement religieux, elle en est retirée par son père le Baron Ponsardin, riche industriel du textile, qui la cache le temps de la Terreur chez une couturière. En 1898, elle épouse François Clicquot, au fond des caves de sa maison de champagne, parce que la cathédrale était fermée. Elle y aurait reçu dans la pénombre, la bénédiction d’un prêtre réfractaire. En 1805, son époux François est emporté par une fièvre maligne. Contre l’avis de sa famille, la jeune veuve qui n’a que 27 ans décide de prendre en main l’entreprise de feu son mari. Le contexte des guerres napoléoniennes ne lui facilite pas la tâche, et même si son premier associé l’abandonne, elle tient bon et sera la première à expédier une cargaison de champagne en 1814 à Saint-Petersbourg, profitant de la chute de l’empereur. La marque domine désormais le marché russe et son nom devient légendaire, au point déjà à l’époque de faire l’objet de nombreuses contrefaçons. 

Ne vous fiez pas à la mine austère de son gendre Louis-Marie de Chevigné. Cet aristocrate est l’auteur de contes gentiment licencieux, d’abord publiés sous un pseudonyme, et dont on dit que sa belle-mère, scandalisée par leur contenu, aurait cherché à racheter les exemplaires. En vérité, la Veuve Clicquot adorait son gendre, non pour ses conseils calamiteux dans les affaires dont elle savait qu’il fallait se défier, mais pour sa personnalité fantasque qui égayait son quotidien. Pour le soutenir, elle allait jusqu’à expédier aux critiques littéraires, aux côtés des ouvrages du poète, quelques flacons de champagne pour les aider à mieux les apprécier ! Si le comte Louis-Marie de Chevignée est un doux rêveur, c’est peut-être aussi pour oublier une enfance marquée par une série de drames : la mort de son père pendant les guerres de Vendée, un chouan qui combattait aux côtés de Charrette, l’exécution de sa sœur fusillée comme « Brigande » par les révolutionnaires, sans parler du sort tragique de sa mère emprisonnée avec ses enfants, qui périra d’épuisement dans sa geôle… La chance de sa vie ? La rencontre de Clémentine Clicquot qui tombe éperdument amoureuse de cet aristocrate désargenté, au point de menacer sa mère de rentrer au couvent si elle refuse leur mariage. La veuve finira par succomber elle-même au charme de cet authentique chevalier. Car Louis-Marie de Chevigné est bel et bien un chevalier. En 1870, âgé de 78 ans, il en fait encore la preuve. Le gouverneur Blücher le fait arrêter l’accusant d’avoir fait dérailler un train de prisonniers prussiens. Il lui réclame une amende de 400.000 francs. Notre héros refuse arguant que vu son âge avancé, sa vie ne vaut pas autant. On l’envoie méditer deux semaines en prison. Convoqué à nouveau devant l’officier allemand qui le menace du peloton d’exécution, il s’exclame que s’étant depuis leur dernière entrevue rapproché de quelques jours de plus de son trépas « la somme vaut encore moins« .

Quant à l’arrière-petite-fille, la duchesse d’Uzès, elle connaîtra elle aussi un destin hors normes. Comme son arrière-grand-mère, elle perd très jeune son mari, un veuvage qui dans cette société patriarcale lui permet de vivre sa vie comme elle l’entend. Elle s’engage ainsi en politique, aux côtés des légitimistes, allant jusqu’à financer le général Boulanger dont elle espérait qu’il soutiendrait les Orléanistes. Elle se passionne pour l’automobile, devenant en 1898 la première femme à passer le permis de conduire et la première femme également à écoper d’une amende pour excès de vitesse, pensez-donc, 15 km/h au lieu de 12 dans le bois de Boulogne ! Pendant la Première Guerre mondiale, elle finance l’action du chirurgien Maurice Marcille afin de créer les premiers camions équipés de tables opératoires et d’appareils de radiologie. En opérant les soldats blessés au plus près des lignes, on sauvera bien des vies. La duchesse est aussi passionnée de chasse à courre, elle sera la première femme lieutenant de louveterie. C’est enfin une artiste accomplie autrice de nombreuses sculptures…

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