[Saga Barton] Gentleman Farmer - Routes des vins

[Saga Barton] Gentleman Farmer

En 1951, Anthony Barton, qui n’a que 21 ans, quitte son Irlande natale pour Bordeaux. Soixante ans plus tard et après des débuts sans le sou, il est à la tête de deux des onze crus classés de St-Julien – Léoville-Barton et Langoa-Barton -, perpétuant ainsi trois siècles d’histoire.

Terre de vins continue de rendre hommage à Anthony Barton, décédé mercredi à l’âge de 91 ans, en rediffusant la Saga que nous consacrions à sa famille en janvier 2012.

Ses cheveux tirés en arrière, son regard bleu et son élégance « so british » auraient pu attirer l’œil des cinéastes des années 1950. Seulement, Anthony Barton a pris une autre voie, un autre bois. À celui horizontal des scènes, il a préféré les courbes du chêne. Celui des douelles. Des chais et de leurs éclairages minimalistes. Bien lui en a pris. Alors que les places sont chères pour figurer au générique du « Ocean’s Eleven du Médoc » avec seulement onze crus classés à Saint-Julien, son portefeuille en aligne deux. Et non des moindres. Un second : Léoville-Barton. Et un troisième : Langoa. Un duo que les Barton possèdent depuis les années… 1820. Une exception, donc, qui inciterait même le plus mal élevé des fantômes à aller grincer du plancher ailleurs.
En effet, alors qu’à minuit sonné, il n’y a plus âme qui vive dans la plupart des grands crus de l’appellation, à Léoville-Barton rien de tel. Ici, les ectoplasmes sont priés de mettre une sourdine à leurs soupirs. N’en déplaise d’ailleurs aux très nombreux ancêtres des Barton dont la généalogie s’étire jusqu’au XVIIe siècle, se noyant dans les soubresauts du royaume d’Angleterre, leur patrie d’origine. Du moins jusqu’à ce que ces bossus du commerce ne se dispersent…

Mais pour l’heure, le château est habité. Jour et nuit. En dépit de cette tendance qui voit nombre de propriétaires de 1855 installer leurs pénates à Bordeaux. Avec la famille Borie, de Ducru-Beaucaillou, autre second cru classé de Saint-Julien, les Barton sont les derniers à vivre en permanence ici. Un enracinement qui ne saurait toutefois se résumer au seul cadre de cette chartreuse unique et de son superbe jardin gardé d’un bec de fer par un redoutable couple de cygnes. Derrière, affleure surtout le fruit d’un parcours parsemé d’embuches. Une trajectoire qui, en janvier 1951, a vu un jeune homme de 21 ans quitter son Irlande natale pour rejoindre Bordeaux et tenter sa chance dans le vin au côté de son oncle Ronald.

Mauvais souvenirs

Toutefois, si aujourd’hui Anthony Barton se féliciterait presque chaque jour d’avoir fait ce pari, il n’est pas prêt d’oublier ses premiers pas dans cette France de la IVe République et de son président Vincent Auriol. Car avant de profiter du confort d’une berline avec chauffeur et de voyager à bord des avions privés de la très select compagnie Net Jet, il a d’abord eu comme premier véhicule de ses ambitions une magnifique… galère. De ses débuts, il le dit volontiers : « Je n’étais pas heureux. Ce n’est pas un très bon souvenir. Je ne parlais pas français. J’ai eu du mal à m’installer. » Surtout qu’il ne rejoint pas le château Léoville-Barton, déjà propriété de son oncle, mais la maison de négoce Barton et Guestier dont Ronald possède 50 % des parts.
« J’ai dit à mon oncle qu’étant élevé à la campagne, dans une ferme, j’aurais préféré m’occuper de la propriété plutôt que de m’enfermer dans un bureau sombre à Bordeaux. » Peine perdue : « Tu peux oublier ça tout de suite, m’a-t-il rétorqué, parce qu’à Bordeaux on a des chances de gagner de l’argent alors qu’à la propriété on en perd tous les ans. » Là encore, précaution inutile. « J’ai passé deux ans sans toucher de salaire. Rien. J’avais un petit héritage de ma grand-mère, mais ce n’était pas suffisant. »
Trois ans plus tard, une première éclaircie se dessine néanmoins. Anthony Barton rencontre Eva, une jeune Danoise venue apprendre le français à Bordeaux. Mais alors qu’il commence à faire son chemin dans le négoce – et dans le mariage – la parenthèse Barton et Guestier se referme douloureusement avec son rachat par Seagram : « Au début, raconte-t-il, ils disent toujours : « Vous connaissez le métier, nous allons vous financer, ne vous inquiétez pas. » Mais de plus en plus, ils ont mis le nez dans nos affaires. »

Quatre ans plus tard, l’affaire est entendue. Seagram devient majoritaire. « Et leur première réaction a été de mettre la famille à la porte. » Si son oncle résiste, Anthony Barton fait partie des fusibles. « Comme j’étais plus jeune, ils m’ont remercié – c’est une expression que j’aime beaucoup en français – mais avec un coup de pied dans les fesses… »
La politesse encaissée, il hésite sur son avenir. Rentrer au pays ou s’accrocher ? Il décide de rester et ouvre sa maison de négoce Les Vins fins Anthony Barton. Nous sommes en 1968, il a 38 ans. « Je suis parti de rien. Je n’avais pas de capitaux. » Son banquier a le nez creux : la nouvelle maison Barton devient une référence.

Anthony Barton

De petits mensonges

Rétrospectivement, il valait mieux. Car ce n’est que quinze ans plus tard, en 1983, qu’il prend les rênes de Léoville-Barton et de Langoa. Mais toujours sous l’autorité de cet oncle Picsou. « Même là, je ne touchais pas de revenus de la propriété, en quelque sorte j’avais la nue-propriété mais pas l’usufruit. » Un modus operandi dont il s’accommode toutefois en forçant le destin via de petits mensonges : « On s’est toujours bien entendus, reconnaît-il. Mais quand j’ai voulu qu’il installe un nouveau fouloir-égrappoir, j’ai demandé à notre maître de chai de mentir et de dire que notre pompe était en panne et irréparable. » Ronald Barton n’y voit que du feu. Et achète l’appareil. « Mais le premier jour des vendanges, sourit Anthony Barton, on a eu du mal à le mettre en marche. Je me rappelle que mon oncle était ravi… Il regardait ça avec un grand sourire. Finalement, il est reparti avec sa canne en me disant : « Je savais que tu aurais des problèmes. » » 
Résonne encore son argument massue : « J’ai fait les 45 et les 49 avec ça, disait-il, pourquoi on ne continue pas ? » Frappée au coin du bon sens et du porte-monnaie, cette remarque lui rappelle toujours cette réflexion de Michel Bettane, compagnon de route de « Terre de vins ». Lors d’un dîner à Paris où étaient servis des 45, il avait égrainé la recette miracle d’un tel millésime :  « D’abord, il faut six ans de guerre pendant lesquels la vigne est plus ou moins abandonnée, où il n’y a pas de produits pour la traiter, où il n’y a pas de vignerons pour la tailler au bon moment et, plus important, que le propriétaire ne soit pas encore démobilisé et le plus loin possible pendant les vendanges. Comme ça, on fait du grand vin… » Anthony Barton en rit encore, lui qui désormais ne s’occupe que de l’élaboration des vins. Son entreprise de négoce étant désormais entre les mains de sa fille Lilian et de son gendre Michel Sartorius.

À jamais négociant

Toutefois, malgré son recentrage sur la propriété, il n’a jamais vraiment quitté sa casquette de négociant. Une expérience qui, si on la rapproche de ses débuts difficiles, explique en partie sa politique des prix, l’une des plus atypiques du marché. Alors que la plupart des châteaux attendent les notes de Parker, où de savoir ce que décideront les voisins, lui n’attend personne : « Je suis souvent le premier à fixer mes prix. Il ne faut pas oublier que j’ai été négociant pendant longtemps. » Surtout, il ne s’est pas engagé dans cette course à la surenchère qui a vu les prix s’envoler : « J’essaie d’être raisonnable mais à long terme, si je suis convaincu que ma politique est la bonne, on peut quand même se demander si mes voisins qui touchent 20 ou 25 % de plus n’ont pas raison. » Un de ses voisins justement lui a fait cet aveu : « Bien sûr que c’est trop cher, mais quand un train passe, je monte dessus. » Une caravane qu’a donc laissée filer Anthony Barton. Préférant les mouillages solides, ce protestant, qui a toujours vécu dans un pays catholique, observe le marché avec le calme d’un chat sûr de ses griffes : « Aujourd’hui, on vend toute la récolte en une matinée. Je préfère que mes vins soient achetés par des clients qui vont les boire. Et ce qui me satisfait, c’est qu’on voit rarement des Léoville-Barton aux ventes aux enchères. Ça veut dire qu’il n’y a pas de stocks qui se promènent sur le marché. Alors que ce n’est pas le cas pour d’autres vins qui sont tout le temps en vente et qui changent de main sans être consommés. »
Et ce n’est pas la bulle chinoise qui lui fera perdre la tête : « Il ne faut pas oublier qu’en Chine, ils sont assez changeants dans leur façon de vivre. Il y a quelques années, c’était le cognac et puis il y a eu le whisky. Maintenant, ce sont les grands vins, mais est-ce que dans quelques années ce ne sera pas le saké ? On ne sait pas. »

Lilian Barton-Sartorius et Michel Sartorius

Des leçons… d’œnologie

Une certitude, Anthony Barton inspire le respect. Pierre Lurton, qui préside aux destinées d’Yquem et de Cheval Blanc, le confirme sans détour : « Avec son épouse, ce sont de grands professionnels. Ce ne sont pas des mondains, à discuter dans les salons. Ils croient à leur marque, ils sont derrière leurs bouteilles. » Et d’ajouter : « Anthony a cette classe anglaise inimitable. C’est un gentleman de la viticulture. Il fait partie de la grande histoire de Bordeaux. »

Une histoire dont il a perpétué l’héritage avec Lilian, sa fille. Elle a grandi ici, dans ce château qui, longtemps, n’a pas compté ses gouttières dans la toiture et dont les convecteurs électriques ont souvent réchauffé le chai en catastrophe. « J’ai fait mes premières vendanges à 7 ans », sourit-elle. Pourtant, il n’était pas écrit qu’elle ferait carrière dans le vin. « Ce n’était pas prévu et puis j’avais un frère », dit-elle pudiquement. Il s’appelait Thomas. Un accident de la route l’arrachera aux siens.

« Après mes études, poursuit-elle, j’ai travaillé pendant deux ans à Hong Kong dans le transport maritime. » Une page qu’elle referme lorsque son père lui demande de rejoindre son affaire de négoce. Des débuts qu’elle entame par des cours… d’œnologie. Un enseignement que suivra aussi son mari quelques années plus tard à la suite d’un très beau virage à 180 degrés. Natif de Roubaix, les grands vins lui sont en effet totalement étrangers lorsqu’il est muté à Bordeaux en 1973. « Je travaillais dans une PME qui fabriquait des pompes industrielles. Quand je suis arrivé, ici je ne connaissais personne mais j’ai toujours voulu rester dans la région. »
En 1990, cinq ans après son mariage avec Lilian Barton, Michel Sartorius se lance donc à son tour dans le vin. À 41 ans, il découvre les bancs de la faculté d’œnologie de Talence et multiplie les stages : « J’ai appris à tailler les vignes, j’ai tourné dans les bureaux de courtage. Je voulais comprendre. » À l’issue de cet apprentissage, il envoie sa candidature à Jean-Michel Cazes, le propriétaire de Lynch-Bages. « Il m’a dit d’appeler Pierre Montagnac, le directeur général de la Compagnie Médocaine des Grands Crus, où j’ai réussi à me faire embaucher. Durant sept ans, j’ai appris le vrai métier de négociant. »
Une expérience profitable. En 1989, il rejoint sa femme à bord de la maison de négoce. « Les rôles sont clairement définis », assure-t-il. Elle à l’international, lui pour le marché hexagonal. Et Anthony Barton à la propriété. Soit la constitution d’un triangle particulièrement efficient où stratégie commerciale et précision des assemblages marchent de concert.

Et dire qu’à son arrivée à Bordeaux, le jeune Anthony n’avait goût que pour la Guinness… « Mais, glisse-t-il, je ne l’apprécie plus. » L’Irlande ne lui manque pas non plus. Et ceux qui verraient en Doon, son facétieux setter irlandais, un trait d’union avec ses racines se trompent. « La propriété de mon père a été vendue et comme elle était destinée à mon frère ainé… Mais les fois où je me sens le plus Irlandais, c’est pendant les matches de rugby. Là, oui ! »

Pourtant ce lien entre l’Irlande et les Barton n’est pas totalement distendu. Il est à chercher du côté de Lilian. Bien que née au Danemark, elle revendique pleinement son passeport irlandais : « Mon mari dit toujours que je suis la seule travailleur immigrée à ne pas vouloir la nationalité française… »
Pour ses enfants, la question est en revanche réglée. Mélanie, 21 ans, et Damien, 23 ans, sont franco-irlandais. C’est d’ailleurs pour eux que leurs parents ont acheté, en 2011, le château Mauvesin à Moulis. Une propriété de 50 hectares de vignes dont la majorité en appellation Moulis. « J’aurais vraiment été triste si personne n’avait pris la suite. Mais on ne les a pas poussés », précise Lilian Barton.

Soixante ans après son arrivée sur la pointe des pieds, Anthony Barton peut donc regarder l’avenir sereinement. « Si j’avais décidé de rentrer et de laisser tomber, j’aurais eu des regrets, vous vous rendez-compte…. Personne n’aurait pu prévoir ce qu’il passe actuellement. » Sans le savoir, en 1951, en s’embarquant pour la France, un jeune homme passionné de pêche a fait mouche. Perpétuant ainsi une riche lignée de gentlemen farmer.

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