Incontournable figure de l’œnologie bordelaise (et mondiale), Michel Rolland s’est éteint dans la nuit du 19 au 20 mars, à l’âge de 78 ans. Il laisse derrière lui une carrière éblouissante, une vie trépidante, des admirations, et inimitiés, et pas mal de préjugés. Qu’il convient de bousculer.
Avec la disparition de Michel Rolland, c’est bien sûr un monument du vin de Bordeaux et des grands vins du monde qui tire sa révérence ; mais c’est aussi une page d’histoire qui se tourne, une page qui s’est écrite sur plus de cinquante ans et a profondément transformé la pratique du métier d’œnologue, la façon de faire du vin, et même d’en parler.
Né en 1947 à Libourne, cet enfant de la rive droite, aux racines profondément enfouies dans le vignoble de Pomerol, sait très tôt qu’il veut consacrer sa vie au vin. Il suit sa formation technique à la Faculté de Bordeaux et, en 1973, il reprend le laboratoire Jean Chevrier avec son épouse Dany : petit à petit, le jeune et talentueux duo se forge une solide réputation, attirant de plus en plus de clients. Dans cette décennie des 70’s, où les millésimes sont loin d’être tous mémorables et où les vins de Bordeaux sont loin d’être constants sur le plan qualitatif, Michel Rolland sort du labo, arpente les vignes, met son nez dans les chais, et “invente” pas à pas le métier moderne de consultant. Ce faisant, il apporte un éclairage nouveau, une signature qui va réellement prendre son essor lors de la décennie suivante. La vie faisant parfois bien les choses, l’ascension de Rolland va se faire en parallèle de celle d’un critique américain, Robert Parker, dont il va devenir l’ami. Dès lors, le destin des deux hommes va être souvent associé, au point de taxer Michel Rolland d’être le complice d’une “parkerisation du vin” et d’une “standardisation du goût”. Un raccourci paresseux, voire une idée reçue véhiculée par ceux qui n’ont pas attentivement goûté ses vins, mais qui va longtemps lui coller à la peau – l’apothéose (si l’on peut dire) étant la sortie du film “Mondovino” en 2004, dans lequel Michel Rolland est présenté comme une sorte de deus ex machina imposant ses préceptes à ses clients mystifiés.
On discerne bien en quoi cette équation Parker-Mondovino, combinée à l’ubiquité du “flying winemaker” sur toutes les scènes viticoles internationales (de Bordeaux à la Californie, de l’Argentine à l’Afrique du Sud), va s’avérer pratique à dégainer pour tous les détracteurs de Michel Rolland, portant en elle la graine d’un “Bordeaux Bashing” qui va fortement s’épanouir à partir des années 2000. À dire vrai, l’auteur de ces lignes ayant croisé le chemin du charismatique œnologue un certain nombre de fois, il convient d’avouer que Michel Rolland faisait le plus souvent fi de la langue de bois et du politiquement correct. Il avait son franc parler, sa liberté de ton et aimait volontiers faire de la provocation, ce qui a pu nourrir certains préjugés à son égard. Pourtant, il estimait à juste titre que beaucoup de contre-vérités étaient véhiculées à son sujet, comme il me l’avait confié lors d’une interview accordée à l’occasion de la sortie de son livre “Le Gourou du Vin”, en 2012 : “Il est bien normal de ne pas faire l’unanimité. Cela étant, certaines personnes ont dit ou écrit des choses malhonnêtes à mon sujet, notamment celles qui m’ont accusé d’incarner une “globalisation du goût”, ce qui est une connerie monumentale. Ceux qui m’ont présenté comme un ayatollah préconisant sans cesse les mêmes recettes, alors que c’est l’antithèse de ce que je fais… Du coup, je règle quelques comptes, c’est vrai. Je me fous de me justifier, j’ai quarante ans de métier derrière moi, et parmi tous ceux qui m’ont décrié, aucun n’a ma longévité ni ma légitimité. Mais je voulais rétablir certaines choses, pour le public, pour les consommateurs, pour qu’ils ne pensent pas qu’ils ont été idiots de boire les vins élaborés par Michel Rolland”.
Ce livre très personnel, sorti il y a déjà près de quinze ans, n’avait rien d’un chant du cygne. Il permettait à Michel Rolland de revenir sur son amitié avec “Bob” Parker, de régler quelques comptes avec Nossiter, mais aussi de débouter les clichés sur le prétendu style Rolland : “Le “style”, dès le départ, c’était de s’efforcer de ramasser des raisins mûrs. Cela semble aller de soi aujourd’hui, mais il y a quarante ans ce n’était pas évident ! Il a fallu un vrai travail de fond sur les techniques et les mentalités pour atteindre cet objectif : obtenir de bons raisins, à bonne maturité. Cela a entraîné certaines pratiques qui n’existaient pas, comme les vendanges vertes, les effeuillages, qui ne sont pas systématiques, mais on a cherché tout ce qui pouvait contribuer à améliorer la qualité de la matière première. On est toujours confronté à une matière, et il ne s’agit pas de la traiter de la même façon partout, en Argentine ou à Pomerol. Il faut essayer de comprendre – et je ne dis pas que j’ai tout compris – pour obtenir les plus jolis raisins, car on a toujours de meilleurs vins avec de beaux raisins qu’avec de bons œnologues !”
Quelques années plus tard, en 2018, nous retrouvions Michel Rolland au côté de Julien Viaud, jeune œnologue de son équipe, abordant la question de la transmission (entretien croisé à relire en intégralité dans “Terre de Vins” n°56). L’heure de la retraite n’avait pas encore sonné mais le mentor songeait déjà à lever le pied, à réduire la voilure, et à confier les clés de son laboratoire à ceux qu’il avait formés. Deux ans plus tard, Michel et Dany Rolland cédaient la majorité de leur activité au trio Julien Viaud / Jean-Philippe Fort / Mikaël Laizet, tout en conservant quelques dossiers et domaines chers à leur cœur – notamment leur fort attachement à l’Argentine, où ils avaient impulsé la superbe aventure de Mariflor, Val de Flores, Yacochuya et du projet collectif Clos de Los Siete. On comprend bien que l’idée même de “retraite” était impensable pour Michel Rolland, lui dont la vie s’était confondue avec la passion de son métier et l’amour du vin.
Au moment de prendre la plume pour se raconter, il portait sur sa carrière un regard d’une grande lucidité : “Beaucoup de gens m’ont demandé de raconter mon histoire, et je me suis décidé à le faire. C’est vrai que c’est une histoire assez originale, que personne d’autre n’a vécue, et que selon moi, personne d’autre ne vivra. J’ai connu la viticulture mondiale à un moment où tout changeait, j’ai été au bon endroit au bon moment.” Il semble certain qu’il n’y aura pas d’autre trajectoire comme celle de Michel Rolland : au moment où il nous quitte, le monde du vin, tel qu’il l’a connu et tel qu’il a contribué à le façonner, est déjà en train de profondément se transformer. Avec sa disparition, Bordeaux perd une figure emblématique, un leader, un grand défenseur, sa statue du commandeur – pour poursuivre dans la référence à Molière et Mozart, Michel Rolland était aussi un peu Don Juan, dans son insatiable appétit de vivre qui ne l’a jamais quitté jusqu’au dernier instant.
La rédaction de Terre de Vins salue son parcours, sa mémoire et réitère ses plus sincères condoléances à son épouse Dany, à leurs filles Marie et Stéphanie, à toute leur famille et à toute l’équipe du laboratoire Rolland & Associés.

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