[Livrables 2023] La quadrature du cercle

S’il fallait faire une photographie objective, sans filtre, du niveau qualitatif de Bordeaux à l’heure actuelle, le millésime 2023 serait le parfait modèle. Avec son cycle exigeant, semé d’embûches mais aussi ponctué de séquences favorables, il aurait pu se révéler sur le versant austère du classicisme. Au contraire, on est certainement en présence d’un « classique contemporain » qui coche toutes les bonnes cases de ce dont ce vignoble est capable.

Replaçons nous au moment des Primeurs, au printemps 2024 (il y a donc deux ans) : le millésime 2023 se présentait sous le portrait-robot suivant : un cycle malmené par une forte pression mildiou entre humidité et chaleur, une saison estivale bien moins extrême que celle de 2022 bien que ponctuée d’un pic de chaleur en fin de maturation qui avait pu conduire à de l’échaudage par endroits, des rendements assez favorables… Bref, un millésime « en demi-teinte » qui s’était révélé très exigeant sur le plan technique et avait surtout le tort d’arriver après un 2022 surprenant, qui avait été porté aux nues – à juste titre. Au moment des dégustations, 2023 se signalait surtout par son hétérogénéité, entre de très grandes réussites et des interprétations beaucoup moins flatteuses du millésime, signées par des maturités parfois limites. Un millésime « hétérogène », donc (mais quel millésime ne l’est pas face aux effets à géométrie variable du changement climatique), mais un millésime qui, à son meilleur, délivrait des vins absolument somptueux et surtout très identitaires, reflétant avec clarté la réalité des terroirs, des partis-pris stylistiques et des itinéraires techniques de chaque propriété.

Durant l’élevage, le temps a fait son œuvre, et le terme d’élevage n’a jamais paru aussi idoine, tant les vins ont pris le temps de s’emplir, de se préciser, de s’installer tranquillement dans leur véritable peau, confirmant et parfois surpassant les réussites qui avaient été entrevues durant les Primeurs. Pour ceux qui sont passés à côté du millésime ou en ont subi les écueils, malheureusement pas de miracle (ou si peu), les vins sont restés un peu durs, déliés, disloqués, parfois revêches. Mais combien de superbes jus sont nés en 2023, des vins digestes, à la maturité bien ajustée, à la concentration impeccable, sans excès, taillés dans une étoffe d’élégance et de longueur ! Bordeaux dans le texte, tel qu’il devrait toujours être, d’où cette notion de « classicisme contemporain », qui lui va si bien : classicisme dans le sens d’une certaine droiture, d’un caractère digeste et frais, d’une concentration qui ne déborde pas sur le solaire ; contemporain dans l’aspect feutré des tanins, la cohésion, le charnu, l’éclat et l’équilibre des vins les plus réussis. Oui, ce 2023 réussit la quadrature du cercle, celle de réconcilier le meilleur des deux mondes. C’est un millésime que nous avons pris grand plaisir à re-déguster, et avec lequel les amateurs prendront également beaucoup de plaisir, assez rapidement et sans doute pour plusieurs décennies.

Le juste prix ?

Venons en aux prix. Au moment des sorties en Primeurs, l’analyse de Liv-Ex, référence britannique de la bourse d’échange en ligne spécialisée dans la spéculation et la vente de vins fins, soulignait ceci : « Bordeaux a dû relever un défi de taille cette année. Le marché, particulièrement difficile, a chuté de 13,4 % depuis la sortie des millésimes 2022, et lengagement des habitués des Primeurs sest amenuisé, rendant le contexte compliqué. Les producteurs en étaient parfaitement conscients lors du lancement de la campagne Primeur. Ils devaient baisser les prix, et de façon significative. Heureusement, laugmentation des rendements leur a offert cette opportunité. Mais ils ne sont pas allés assez loin. Dans notre rapport douverture, nous avons interrogé le niveau global dengagement des châteaux envers les Primeurs, certains privilégiant désormais la sortie de leurs vins en livrables, espérant des prix plus élevés. Les baisses de prix tout au long de la campagne ont montré une volonté générale – sans enthousiasme débordant – de poursuivre un système qui a pourtant si bien servi Bordeaux au fil des années. Les négociants des marchés traditionnels ont fait de leur mieux pour soutenir la campagne. Dans certains cas, lorsque les marques fortes étaient associées à des prix attractifs, les ventes ont été bonnes. Mais trop souvent, les prix étaient incohérents et les sorties ont échoué. La campagne sest encore resserrée. » Et de conclure plus loin : « Les baisses de prix de cette année ont représenté un geste envers ceux qui ont soutenu Bordeaux au fil des ans, mais qui nen ont tiré que peu de bénéfices récemment. Si la baisse des prix a été un pas dans la bonne direction, le marché avait besoin dun véritable bond en avant. Pour assurer la pérennité des Primeurs, il faudra trouver une nouvelle base de collectionneurs engagés – ce qui nécessitera probablement une remise à plat des prix. »

Plus prosaïquement, la baisse moyenne des prix des Primeurs était de -21,1% par rapport au millésime 2022 (tarif « ex-négociant »). En moyenne, le prix du marché des 2023 est supérieur de 0,9 % au prix ex-négociant. Si l’on retire Petrus de cet ensemble (ce qui semble pertinent), alors la moyenne est de 0,6 % ex-négociant. Le millésime s’est donc légèrement valorisé. Il demeure, encore à ce jour, un bon acte d’achat pour les amateurs qui savent discerner les réussites qualitatives – c’est en cela que nos commentaires de dégustation et nos étoiles indicatives sont un bon repère pour vous. Prenons deux exemples. Château Cheval Blanc, sorti en primeur à 384 € ex-négociant (-18,3 %), est actuellement disponible au prix de 580 € TTC environ. Sachant que le 2022 est à plus de 900 € TTC – l’affaire est plutôt intéressante pour qui a les moyens, d’autant que Cheval Blanc est l’une des plus grandes, sinon la plus grande réussite du millésime.
Dans une gamme de prix plus accessible, Château Beychevelle, sorti à 60 € ex-négociant (-11,1 %), est aujourd’hui disponible aux alentours de 98 € TTC, contre 120 € TTC pour le 2022.

L’ensemble des prix des vins dégustés est disponible ou sera prochainement disponible sur la majorité des plateformes de vente en ligne.


 

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