La Maison Devaux fête ses 180 ans et publie un livre pour raconter son histoire aux Éditions Terre de Vins. Il est vrai que celle-ci n’est pas banale. Elle débute dans le Jura, sur les coteaux de Château-Chalon, avant la création en 1846 d’une filiale marnaise, bientôt installée Avenue de Champagne à Épernay. Elle se poursuit aujourd’hui sur la Côte des Bar, où la Maison est devenue depuis la fin des années 1980 le fer de lance de l’Union Auboise, qui en a fait le grand ambassadeur des plus beaux terroirs de la Côte des Bar.
Dans les années 1950 la Côte des Bar est un terroir secondaire de la Champagne, encore partiellement planté en gamays et marqué au fer rouge par le souvenir cuisant de l’appellation « champagne 2ème zone » qui lui avait été un temps imposé avant l’intégration définitive de 1927. Les vins de l’Aube souffraient d’une mauvaise réputation en partie liée au fait qu’il existait très peu de Maisons de Champagne installées dans la région même. L’essentiel était vendu sous forme de moût au négoce marnais qui le vinifiait et le champagnisait à Reims ou Épernay. Bien souvent les jus arrivaient sur place endommagés par les transvasements et le transport, ce qui a beaucoup contribué à la piètre réputation qu’avait cette région à l’époque. Le caractère très expressif des vins issus de ce terroir plus solaire et marqué par des sols argilocalcaires du Kimmeridgien, donnait du fil à retordre aux chefs de caves qui leur reprochaient leur tendance à « terroiter » en dominant les assemblages. Tout l’enjeu était de les neutraliser, quitte à pratiquer des casses oxydatives, pour les rendre plus compatibles avec l’élégance des crus marnais mais aussi afin de laisser davantage d’espace aux notes d’élevage chères au style des grandes maisons. L’Aube elle-même était perçue comme un terroir indifférencié, on achetait de l’Aube et non des vins de telle ou telle vallée…
C’est dans ce contexte, que onze coopératives de l’Aube, sous l’impulsion de Pierre Gillet, ont décidé de s’unir en 1967 pour s’équiper ensemble de moyens de champagnisation, donnant naissance à l’Union auboise. À sa tête, elles placent Pierre Maury, un ingénieur agronome qui travaillait jusque-là pour le Comité Champagne afin d’aider les vignerons aubois à remplacer les anciens gamays par des pinots noirs. L’Union auboise rachète une ancienne papèterie à Bar-sur-Seine pour y installer ses cuveries. La proximité de la rivière empêche de creuser des caves qui seront les premières de Champagne à être construites hors sols ce qui permettra une palettisation et une automatisation plus rapide de la production. La Maison sera ainsi l’une des toutes premières à s’équiper de gyropalettes pour le remuage. Elle utilisera par ailleurs pour la climatisation un système de pompe à chaleur fonctionnant avec l’eau de la rivière très avant-gardiste.
Une fois cet outil installé, il ne manquait plus aux vins qu’une marque de champagne dotée d’une notoriété sur les marchés pour donner un débouché direct à la production. L’Union Auboise travaillait alors en prestation pour une Maison sparnacienne, le champagne Veuve Devaux, une entreprise familiale dont le patron Jean-Pol Devaux faute de successeur accepta de céder son entreprise à l’Union Auboise en 1987. Exclusivement centrée sur le pinot noir et le chardonnay et s’approvisionnant de très longue date pour une petite partie dans la Côte des Bar, le mariage avait tout pour réussir.
L’Union auboise devenait ainsi l’héritière d’une prestigieuse histoire. La Maison Devaux a en effet été fondée en 1846. Elle était au départ une filiale d’une autre maison de vin beaucoup plus importante, la SAGRAVIN, installée dans le Jura et produisant du vin jaune et des vins effervescents. Cette famille qui possédait des vignes dans le magnifique village de Château-Chalon, avait fait construire un impressionnant château à Lons-Le-Saunier. Celui-ci était connecté à la voie ferrée et entouré de caves creusées à flanc de coteau dans la montagne, présentant une organisation industrielle en tout point similaire à celle des grandes maisons de champagne de l’époque. La distribution de ces bulles jurassiennes était d’ailleurs dès le XIXe siècle internationale, comme en témoignent les très nombreuses médailles remportées aux quatre coins du monde par la Maison dans les grandes expositions (Trieste 1871, Hanoï 1887…).

L’histoire de la SAGRAVIN fut aussi marquée par une succession de décès prématurés conduisant l’entreprise à être dirigée pendant trois générations par des veuves, et ce depuis Josephte Françoise Devaux qui fut la fondatrice de la filiale champenoise. Cette dernière fut d’abord installée à Dizy dans les locaux actuels du champagne Jacquesson, puis, un peu plus tard, dans les bâtiments aujourd’hui occupés par la Maison Perrier-Jouët Avenue de Champagne. Associant immédiatement le champagne à l’Art Nouveau et à l’Art Déco, ses dirigeants firent appel aux plus grands artistes pour magnifier la communication de leur vin. Parmi eux, Ernst Dryden, cet illustrateur viennois travaillant pour Bugatti et Voisin qui séjourna à Paris entre 1926 et 1933 avant de finir sa carrière à Hollywood, ou encore le photographe Willy Ronis bientôt récompensé du prix Nadar… Devaux sut aussi surfer avec habileté sur l’esprit de revanche qui régnait en France après la défaite de 1870 en proposant des marques comme le « Champagne des Vétérans » dont l’étiquette, où figurait un soldat et une alsacienne, portait la devise « N’oublions jamais!!! » Dans les années 1930, les ventes dépassaient les 330.000 bouteilles, soit à l’époque 1 % des expéditions totales de l’appellation. 70 % de la production était destinée à l’exportation.
Les dirigeants du champagne Devaux se distinguèrent aussi par leur engagement au sein de l’interprofession, notamment Marcel Devaux qui exerça des responsabilités importantes à l’Association syndicale des négociants en vins de Champagne. Clin d’œil de l’histoire, cette organisation, à la différence du Syndicat du commerce des vins de Champagne, s’était distingué en se positionnant en faveur de l’intégration de l’Aube… Mobilisé en 1939, Marcel est fait prisonnier en 1940 et passera trois ans en captivité en Allemagne. A peine rentré, il signera aux côtés de 19 autres marques la pétition réclamant la libération de Robert-Jean de Vogüé, président de Moët & Chandon qui défendait becs et ongles les intérêts de la profession face à l’avidité des occupants et qui s’était engagé dans la résistance. Cette prise de position vaudra à Marcel Devaux une amende de 200.000 francs, soit l’équivalent actuel de plusieurs millions d’euros. Très proche du Frère Birin qui aidait les prisonniers évadés et les réfractaires du STO, Marcel Devaux mettra ses caves à disposition pour les cacher. Un vrai héros romantique que ce Marcel Devaux qui n’a pas hésité à épouser en cachette à Paris une femme d’un milieu modeste contre la volonté de sa mère. En apprenant la nouvelle d’un ami prêtre venu la féliciter, celle-ci se saisira d’un revolver et exigera de son chauffeur de l’emmener sur le champ depuis Lons-Le-Saunier jusqu’à Épernay où elle giflera son fils dans la cour d’honneur de la Maison.

Lorsque l’Union auboise rachète la Maison Devaux, il faut littéralement réinventer le style de la marque qui déménage définitivement dans la Côte des Bar et change sa source d’approvisionnement. « Nous aurions pu rester Avenue de Champagne, mais nous ne voulions pas comme le firent certains de nos confères aubois de l’époque, donner un faux nez marnais à notre maison auboise. Nous étions fiers de nos origines » confie Laurent Gillet, le fils de Pierre Gillet, qui dirigeait désormais la coopérative succédant à Pierre Maury. L’enjeu est en effet de contribuer au contraire à placer définitivement l’Aube sur la Carte de la Champagne, au même titre que la Montagne de Reims, la Vallée de la Marne ou la Côte des Blancs… C’est d’ailleurs Laurent Gillet qui va littéralement inventer le terme « Côte des Bar ». « En tombant sur un atlas semblable à ceux que nous potassions dans notre enfance, j’ai vu qu’il y avait une forme géologique sur les derniers contreforts du Bassin parisien dénommé Côte des Bar, avec une partie champenoise autour de Bar-sur-Aube et Bar-sur-Seine. C’est ce qui m’a conduit à l’époque à militer auprès du Comité Champagne la nécessité de rebaptiser cette région viticole « Côte des Bar ».
Deux grands chefs de caves se succèderont, Claude Thibault et Michel Parisot. Dès le départ, Claude Thibault prend un parti pris audacieux, celui d’assumer pleinement le caractère fruité des vins de l’Aube et de ne plus chercher à l’atténuer. Il fait alors figure de pionnier. « Peu de gens jusque-là avaient vraiment imaginé ce que l’on pouvait faire avec ces vins en valorisant leur fruit ». En réalité ce pinot noir davantage friand que celui de la Montagne de Reims offre un profil idéal pour créer des champagnes plus abordables, des cuvées de plaisir, faciles à déguster, surtout dans leurs jeunes années, dès trois ans de vieillissement… C’est dans cet esprit que seront créées la gamme des Classiques, puis plus tard celle des Terroirs de Cœur, tout en réalisant un travail très fin pour identifier les caractéristiques de chacune des sept vallées de la Côte des Bar, pour rendre plus harmonieux encore les assemblages.
Mais Claude Thibault et Michel Parisot veulent aller plus loin et démontrer la capacité de ces vins à tenir aussi les très longues gardes. Ils mettent en place différents outils pour y parvenir qui donneront naissance à la cuvée D. D’abord la possibilité de bloquer éventuellement les fermentations malolactiques pour gagner en tension, la vinification et l’élevage sous bois pour gagner en complexité, le recours à des soléras pour permettre aux jeunes vins d’être éduqués par les plus vieux et enfin les premières sélections parcellaires, en allant chercher les coteaux les mieux exposés, les vignes les plus vieilles, tout en respectant pour la conduite un cahier des charges précis : amendement 100 % bio, enherbement ; travail du sol, zéro herbicide, taille spécifique et restrictive, traçabilité… Il constitue une véritable charte à laquelle souscrivent une centaine de vignerons partenaires. Cette démarche mise en place dès la fin des années 1990 va conduire Devaux à devenir l’une des premières maisons de champagne à proposer un accompagnement technique gratuit aux vignerons et à les aider dans leur transition environnementale, ci-bien que lorsque les labels HVE et VDC seront créées, la certification ne sera pour eux qu’une formalité administrative… Enfin, dernier élément, pour parvenir à obtenir l’équilibre parfait nécessaire à l’optimisation de la garde, la Maison décide d’élargir ses assemblages sur la nouvelle cuvée D dont le vieillissement est d’un minimum de sept ans, en intégrant des vins des grands crus de la Marne pour gagner encore en tension et en fraîcheur. Loin de trahir son cœur historique, il s’agit de sublimer encore plus la Côte des Bar, en plaçant ces épices issues d’autres terroirs à son service…
Expédiant aujourd’hui environ 1 million de bouteilles, dont la majorité à l’export, et tout cela exclusivement dans les réseaux traditionnels, la Maison Devaux a largement remporté son pari. De quoi donner le sourire à l’actuel directeur général Pascal Dubois, qui conclut ainsi l’ouvrage : « Relire avec vous cette histoire aujourd’hui, c’est mesurer à quel point les valeurs fondatrices de la Maison ont été dictées par les tendances de chaque époque, mais aussi par une compréhension profonde de ce que la Champagne peut offrir lorsqu’on la respecte. »
L’ouvrage est disponible en librairie (Texte Yves Tesson, photographies Aurelio Rodriguez)

Cet article Du Jura à la Côte des Bar, l’histoire de Champagne Devaux vous surprendra… est apparu en premier sur Terre de Vins.