Fronton s’est longtemps construit contre lui-même, contre ses querelles de villages, ses habitudes productivistes, ses tentations bordelaises. Aujourd’hui, grâce à des vignerons comme Frédéric Ribbes et Marc Penavayre, l’appellation semble avoir pris conscience de ses atouts : une terre populaire, une mémoire paysanne et deux cépages rares et identitaires. Ils nous ont raconté à deux voix l’histoire de l’appellation.
À Fronton, entre Toulouse et le Tarn-et-Garonne, sur ces terrasses graveleuses où la négrette règne depuis des siècles, l’appellation s’est bâtie dans les contradictions, entre vins de masse et quête de qualité, entre coopératives rivales et ambitions individuelles, entre héritage paysan et désir de reconnaissance. Pour raconter cette lente métamorphose, les voix de Frédéric Ribbes, du domaine Le Roc, et de Marc Penavayre, du domaine Plaisance, se répondent comme deux chapitres d’un même roman avec deux sensibilités différentes, mais la conviction commune que Fronton n’a survécu qu’en acceptant enfin ce qu’il était.
« L’appellation a été longue à démarrer », résume Frédéric Ribbes. Chez lui, la vigne est une histoire familiale ancienne. Son père a commencé à acheter des parcelles en 1974, à une époque où le Frontonnais vit encore dans les ambiguïtés de ses anciens VDQS ( vin délimité de qualité supérieure ) . D’un côté, Villaudric, plus bourgeois, plus terrien, marqué par les propriétés détenues par des familles toulousaines ; de l’autre, Fronton, plus agricole, plus populaire, nourri par les métayers italiens venus du Piémont ou du Frioul et par les familles pieds-noirs installées après la guerre d’Algérie. Deux mondes voisins mais antagonistes, jusque dans leurs caves coopératives et leurs visions du vin.
Lorsque l’appellation voit le jour au milieu des années 1970, elle choisit le nom de « Côtes du Frontonnais » car le mot « côtes » est alors valorisant et « pour ne pas que Fronton donne l’impression d’absorber Villaudric » sourit Frédéric Ribbes. « Mais les querelles de chapelle sont toujours là », évoquant les clochers aux crochets différents des deux villages, l’un pointu, l’autre carré. Derrière l’anecdote, il y a pourtant une réalité profonde : l’appellation naît divisée. Marc Penavayre se souvient de cette époque par le prisme familial. Son père est alors polyculteur, comme beaucoup dans la région : pêches, abricots, ail violet, céréales et vigne. Il livre son raisin à la cave coopérative de Villaudric avant de s’installer seul en 1978, au moment où la coopérative disparaît.
L’homme récupère les vieilles cuves en béton construites par son propre père et commence à vinifier lui-même. À Fronton, devenir vigneron indépendant à cette époque relève d’un vrai pari et presque d’un acte de rupture. Le Frontonnais sort alors d’une longue période dominée par la quantité. Après le gel dévastateur de 1956, beaucoup abandonnent la vigne pour aller travailler à l’usine à Toulouse et ne gardent que quelques arpents pour le week-end. Ceux qui restent replantent massivement des hybrides productifs. La proximité de la métropole fait le reste : le vin se vend facilement. « Entre 1965 et 1972, chaque année, ils achetaient un appartement à Toulouse », ironise Frédéric Ribbes en évoquant certains coopérateurs de Campsas. « Le vin est une machine à cash ». On produit pour remplir des litres, pas pour défendre un terroir.
Les rendements montent à 80 hl par hectare, les vignes sont poussées à produire toujours davantage, et la négrette elle-même est sélectionnée pour sa fertilité. « À l’époque, on jugeait les vins à la couleur », rappelle Frédéric Ribbes. Or la négrette, surtout jeune, colore peu. Beaucoup la considèrent alors comme un cépage secondaire, incapable de rivaliser avec les rouges sombres et boisés qui dominent le goût des années 1980 et 1990. Chez les Penavayre, l’entrée dans l’AOC prend au contraire la forme d’une aventure presque héroïque.
Marc se souvient de son père prenant chaque jour la densité et la température des cuves avec les conseils d’un œnologue de la Chambre d’agriculture. « Dans le village, on se moquait gentiment de lui en le surnommant Pipette. On lui disait : tu ne fais pas de l’AOC, tu fais du ré-OC ». Derrière les plaisanteries, il y a l’incompréhension d’un monde paysan habitué aux vins de table, aux cubis et aux gros volumes à la tireuse. Mais quelque chose change pourtant dans ces années-là avec l’idée que Fronton peut viser autre chose que le rendement. Louis Penavayre investit dans ses premières cuves inox, refroidit ses fermentations avec des systèmes bricolés de tuyaux d’eau et inscrit ses vins à des concours. Lorsqu’il reçoit un Grand Prix d’Excellence pour son millésime 1989, il le voit comme une consécration. « Ma mère ne touchait pas terre », se souvient Marc. Ce moment raconte toute la révolution silencieuse du Frontonnais : des paysans qui découvrent peu à peu la fierté de signer leurs bouteilles.
Pourtant, l’appellation avance encore à contretemps. Beaucoup de producteurs regardent alors Bordeaux comme un modèle absolu, certains veulent même arracher la négrette. On boise les vins, on extrait davantage, « on cherche à produire des ‘sous-Bordeaux’. Mais si on avait continué comme ça, on serait morts » analyse Frédéric Ribbes. Fronton manque alors de perdre son identité. Le véritable tournant intervient dans les années 1990 et 2000 avec l’arrivée d’une nouvelle génération de vignerons. « Avec Marc Penavayre et d’autres jeunes, il y a eu un renouveau mais on a perdu 15 ans au démarrage », estime Frédéric Ribbes ». Les mentalités changent progressivement. Les rendements baissent. On comprend enfin que la négrette ne donne le meilleur d’elle-même qu’à faible production. Les vinifications deviennent moins interventionnistes, les élevages moins boisés. Marc Penavayre raconte aussi cette conversion lente. Formé à l’INRA, il revient au domaine avec un regard différent et commence à s’interroger sur les pratiques héritées des décennies précédentes. Un jour, Robert Plageoles lui glisse un conseil décisif : « Arrête d’acheter des levures, utilise celles qui viennent du champ. » Les débuts sont chaotiques, avec quelques déviations et bouteilles ratées, mais la démarche ouvre une autre voie.
Cette recherche d’authenticité rejoint progressivement une redécouverte du patrimoine ampélographique local. Longtemps, Fronton qui n’avait demandé que rouges et rosés dans l’appellation a produit des blancs disparates à partir de sauvignon, sémillon, viognier ou chardonnay. Puis un vieux pied oublié est retrouvé chez un ancien du village. On le prend pour un prunelard blanc mais les analyses de l’IFV révèlent qu’il s’agit du bouysselet, un cépage historique jadis présent dans les anciens cahiers des charges des VDQS blancs de Villaudric. Cépage tardif, presque condamné à l’arrachage quelques décennies plus tôt, il devient soudain une chance dans un contexte de réchauffement climatique. Pour nos deux vignerons, le bouysselet représente bien plus qu’une curiosité. Il symbolise la réconciliation de Fronton avec son identité profonde. « Avoir deux cépages identitaires qu’on ne trouve nulle part ailleurs, c’est une chance », insiste Frédéric Ribbes. Marc Penavayre prolonge l’idée : « Le consommateur veut des vins qui ont du goût, de la personnalité, du caractère, une histoire. »
Dans leurs discours, un même mot revient sans cesse : identité. Fronton a longtemps souffert d’être considéré comme le parent pauvre du Sud-Ouest, éclipsé par Cahors, Madiran ou Gaillac. Pourtant, Marc Penavayre défend avec force la singularité des vins de négrette : des structures veloutées, des tannins souples, une fraîcheur naturelle qui correspondent davantage aux goûts contemporains. « Et elle a du pinot dans le style ». L’avenir reste pourtant fragile. Les surfaces ont fondu de manière spectaculaire. En deux décennies, l’appellation est passée d’environ 125 000 ha en 2002 à 36 000. Beaucoup ont abandonné la vigne. Les coopératives ont fusionné ou disparu. Et la pression économique pousse certains à défendre des modèles plus industriels, tournés vers les vins de marque et les IGP. Marc Penavayre regrette que l’appellation ne parvienne pas à décoller : « Quand tu penses que le fronton est négocié aujourd’hui à 90 €/hl, c’est toujours l’équivalent de 5 francs le litre comme il y a 40 ans. Ça n’a pas bougé ». Frédéric Ribbes et Marc Penavayre continuent pourtant de défendre la même ligne, celle de l’exigence et du lien au territoire. Aujourd’hui, la nouvelle génération replante en gobelet, investit les terroirs plus frais, cherche des équilibres naturels adaptés au changement climatique. À Fronton, on regarde moins Bordeaux et davantage son propre passé.

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