Philibert Perrin : « Les blancs doivent gagner en visibilité à Pessac-Léognan »

À la tête de l’ODG Pessac-Léognan depuis quelques semaines, Philibert Perrin hérite d’une appellation à un moment charnière de son histoire. Entre pression urbaine, réchauffement climatique, évolution du goût des consommateurs et fragilité économique du vignoble bordelais, comment l’appellation Pessac-Léognan peut-elle repenser une partie de son modèle sans renier son identité.

Quelle vision souhaitez-vous porter pour Pessac-Léognan dans les cinq à dix prochaines années ?

Philibert Perrin :Ma vision s’inscrit dans une continuité plus que dans une rupture. Pessac-Léognan a la chance de rester une appellation très largement familiale, avec des propriétaires profondément impliqués dans leurs domaines. Cet esprit de proximité entre les vignerons, les équipes, les professionnels et les consommateurs fait partie de notre identité. Il faut préserver cette culture commune tout en renforçant la promotion collective de l’appellation, en France comme à l’international, notamment en Belgique, en Suisse ou au Luxembourg. L’idée est d’aller au plus près des consommateurs.

Les crus classés n’ont-ils pas un poids jugé trop lourd dans la gouvernance ?

Non, car il existe un respect mutuel. Les crus classés jouent un rôle moteur pour l’image de Pessac-Léognan, mais les non-classés ont toute leur place dans la gouvernance. Au conseil d’administration, ils sont même majoritaires. Les présidents successifs ont toujours cherché une forme de neutralité et de rassemblement. L’objectif n’est pas de tirer l’appellation vers une élite, mais de défendre un territoire commun.

La proximité de Bordeaux est-elle davantage une opportunité ou une contrainte ?

C’est un équilibre complexe. La proximité urbaine a longtemps été un avantage, notamment pour l’emploi et la visibilité des propriétés. Mais la hausse du coût de l’immobilier complique désormais le logement des salariés viticoles, qui doivent souvent s’éloigner. 

L’urbanisation impose aussi de nouvelles exigences : respect du voisinage, réduction des traitements, limitation des nuisances sonores liées au matériel agricole. C’est pourquoi, depuis longtemps, Pessac-Léognan a développé une viticulture raisonnée, attentive à son environnement. Aujourd’hui, certaines propriétés mettent en place des haies, des zones tampons ou des parcelles en bio autour des zones habitées. D’autres expérimentent même des « vititunnels », des dispositifs protégeant la vigne de la pluie afin de réduire fortement les traitements. Pour nous, l’avenir passe par cette capacité d’adaptation tout en préservant l’identité des vins et du territoire.

Le style des vins évolue-t-il avec les nouveaux goûts des consommateurs et le changement climatique ?

Beaucoup. Les blancs ont gagné en précision, avec moins de bois marqué et une meilleure maîtrise des maturités. Les rouges suivent aujourd’hui la même voie : moins de bois neuf, davantage de fraîcheur, des élevages plus subtils et des vins moins denses. Le sujet de l’alcool devient central, mais la désalcoolisation reste encore un terrain délicat.

Le millésime 2025 symbolise-t-il cette évolution ?

Oui. Malgré une année chaude et sèche, les équilibres étaient remarquables. Les équipes techniques comprennent mieux les nouveaux comportements du climat et savent réagir plus vite face aux épisodes extrêmes.

Justement, le millésime 2025 donne l’impression d’avoir trouvé un équilibre remarquable entre fraîcheur, fruit et maturité, malgré une année chaude et marquée par le stress hydrique. Est-ce le signe d’une montée en compétences liée à une meilleure maîtrise de l’effeuillage ?

Oui, clairement. Pendant longtemps, à Bordeaux, l’effeuillage répondait presque à des automatismes : on ouvrait beaucoup les rangs pour lutter contre la pourriture et favoriser la maturité. Mais avec le réchauffement climatique, nous avons compris que les grappes pouvaient souffrir d’une trop forte exposition. La peau du raisin brûle facilement et l’on perd alors de la fraîcheur et de l’acidité.

Les millésimes récents, notamment 2022, ont servi de véritable terrain d’expérimentation. Nous avons beaucoup appris. En 2025, malgré la chaleur et la sécheresse, les équipes techniques ont mieux maîtrisé ces pratiques. L’idée aujourd’hui n’est plus seulement d’aller chercher la maturité, mais de protéger le raisin, préserver les équilibres et conserver cette tension naturelle qui fait la qualité des vins de Pessac-Léognan.

Ce changement climatique reste favorable à la qualité des vins à condition de faire évoluer les gestes viticoles et d’intervenir avec beaucoup plus de précision et de réactivité.

L’irrigation, sujet sensible, progresse-t-elle dans les mentalités ?

Avec prudence. Des autorisations ponctuelles existent désormais pour sauver certaines jeunes vignes, mais tout reste très encadré par l’INAO et les autorités préfectorales.

Au-delà de l’irrigation, les VIFA* constituent-elles désormais une piste sérieuse pour Pessac-Léognan ?

Oui, le sujet avance concrètement. L’appellation a demandé à intégrer les mêmes cépages résistants que ceux autorisés en Bordeaux. Les VIFA répondent à plusieurs enjeux : réduction des traitements, meilleure cohabitation avec le voisinage et adaptation au réchauffement climatique, notamment à la sécheresse.

Cela signifie-t-il une remise en cause du merlot ?

Pas forcément. Le merlot reste parfaitement adapté sur certains terroirs argileux ou argilo-calcaires. Il est mieux protégé justement grâce à un effeuillage raisonné. En même temps, certaines propriétés réfléchissent à renforcer la place du cabernet franc, du malbec ou d’autres cépages plus résistants à la sécheresse. L’essentiel est surtout d’adapter les pratiques culturales.

Quel avenir voyez-vous pour le tandem très identitaire sauvignon-sémillon ?

Le sémillon revient au cœur des réflexions. Longtemps sous-estimé, il montre une grande capacité de vieillissement et semble bien adapté au réchauffement climatique. Les blancs de Pessac-Léognan séduisent de nouveaux consommateurs et pourraient reprendre davantage de place dans le vignoble dans les années à venir.

Les successions familiales restent-elles un enjeu important ?

Oui, car Pessac-Léognan demeure une appellation où les propriétés sont encore entièrement familiales. Mais les questions de transmission, de fiscalité et de rentabilité deviennent de plus en plus sensibles. Certaines successions bien préparées, comme à Pique-Caillou, montrent toutefois qu’il existe une nouvelle dynamique, notamment autour de l’œnotourisme et des blancs.

Justement, cette montée en puissance des blancs semble devenir un axe majeur pour l’appellation…

Je le pense. Les blancs offrent une meilleure rotation économique, séduisent de nouveaux consommateurs et contribuent à l’image moderne de Pessac-Léognan. Dans les futurs programmes de replantation, il faudra probablement renforcer cette orientation.

Pour conclure, quels sont les axes stratégiques que vous souhaitez développer durant votre mandat ?

Mes priorités seront de renforcer l’action collective de l’appellation et de mieux valoriser la proximité de Pessac-Léognan avec Bordeaux à travers une offre œnotouristique plus structurée. Je souhaite également encourager les propriétés à donner davantage de place aux blancs dans leurs programmes de replantation. Les blancs constituent une spécificité forte de l’appellation, avec un vrai potentiel économique et d’image. Ils doivent gagner à la fois en surfaces et en visibilité.

*Les VIFA (Variétés d’Intérêt à Fin d’Adaptation) sont des cépages introduits à Bordeaux pour aider le vignoble à s’adapter au réchauffement climatique et à réduire les traitements phytosanitaires. Ces cépages expérimentaux peuvent être plantés dans une limite de 5 % de la surface encépagée d’une propriété et représenter au maximum 10 % de l’assemblage final du vin. Parmi les rouges autorisés figurent notamment le Touriga Nacional, le Marselan, le Castets et l’Arinarnoa. Pour les blancs : Alvarinho, Liliorila, Petit Manseng et Sauvignac.


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