[Vendredi Spi] Bruichladdich, le retour du sous-marin jaune, épisode 3

La célèbre marque de whisky d’Islay, toujours iconique et iconoclaste, lance le nouvel opus de sa série, faisant émerger un troisième Yellow Submarine pour fêter les 25 ans de la renaissance de la distillerie.

Sur l’île d’Islay, sanctuaire mondial du whisky tourbé au large de la côte ouest de l’Écosse, Bruichladdich a toujours aimé jouer les trublions, revendiquant des whiskies salins et des packagings décalés. La distillerie fondée en 1881 par les frères Harvey a bifurqué depuis un quart de siècle vers une autre voie, celle du terroir et de l’expérimentation avec une goutte bien dosée d’humour britannique. Au point de transformer des faits divers croquignolesques en une série culte du whisky contemporain.

La belle endormie

La distillerie Bruichladdich – prononcez « broukladi » (en gaélique, la colline le long de la rivière), est déjà, à sa construction à la fin du XIX? siècle, l’une des distilleries les plus modernes d’Écosse. Près d’un siècle et demi plus tard, la plupart des machines d’origine est toujours en activité. Après avoir appartenu à plusieurs propriétaires à partir des années 30, la distillerie finit par fermer ses portes en 1994. Pour les habitants d’Islay, qui ne sont plus que 3500 contre près de 15 000 50 ans plus tôt, c’est un choc économique. Mais quelques années plus tard, un marchand de vins londonien passant par là s’intéresse à l’affaire. Mark Renier, passionné de single malts, entreprend de racheter, avec son associé Simon Coughlin, la belle endormie pour 6,5 millions d’euros. Il y découvre quelque 6 500 fûts de whisky patientant sagement dans les chais. Et le 29 mai 2001, l’alambic de la distillerie est remis en activité.

La quête du terroir

L’ambition du tandem est à l’époque pour le moins révolutionnaire. Il veut appliquer au whisky la notion de terroir inhérente au monde du vin. Le problème est qu’il ne pousse pratiquement plus d’orge sur Islay depuis l’entre-deux-guerres. Reynier et Coughlin entreprennent donc de convaincre les agriculteurs locaux d’en relancer la culture malgré le manque d’ensoleillement, les pluies abondantes, les vents violents et l’appétit féroce des oiseaux migrateurs. Ils vont même jusqu’à les inciter à semer la bere barley, une ancienne variété d’orge particulièrement difficile à cultiver sur l’île. On les prend pour de doux rêveurs un peu fous, mais cette quête du terroir va pourtant devenir l’ADN de Bruichladdich. Aujourd’hui, une vingtaine d’agriculteurs cultivent près de 400 hectares d’orge pour la distillerie. Celle-ci reste l’une des rares d’Islay à maîtriser presque toute la chaîne de production sur l’île, de la culture à l’embouteillage. Son emblématique Islay Barley, lancé en 2006, revendique même un approvisionnement 100 % local.

JimMcEwan, maître de chai de génie 

Pour se donner les moyens de ses ambitions, Mark Reynier recrute l’une des légendes du whisky écossais : Jim McEwan, l’ancien maître distillateur de Bowmore. Il impose une philosophie avant-gardiste en multipliant les types de fûts. Il sort ainsi des sentiers battus du traditionnel bourbon-sherry et expérimente les élevages en fûts de vins grâce au carnet d’adresses de Mark Renier, embouteille des millésimes et pousse très loin l’art de l’assemblage. Aujourd’hui encore, chaque bouteille possède sa propre carte d’identité détaillée, consultable en ligne. Une transparence devenue signature. The Classic Laddie dans sa bouteille turquoise devient le porte-étendard de la marque.

En 2011, Jim McEwan crée dans le même esprit, le gin The Botanist, assemblage d’une trentaine d’ingrédients dont 22 provenant d’Islay. En 2012, le groupe Rémy Cointreau rachète l’entreprise. Mark Reynier part créer Waterford en Irlande dans le même esprit terroir puis Renegade dans les Caraïbes. Quant à Bruichladdich, devenue le premier employeur privé d’Islay avec près de 85 salariés, elle poursuit son développement sous la direction d’un nouveau maître de chai, Adam Hannett, héritier spirituel de Jim McEwan parti à la retraite en 2015.

L’histoire étonnante du “Whisky of Mass Distinction”

Bruichladdich doit aussi sa story à la saga WMD et Yellow Submarine. Au début des années 2000, dans le climat de paranoïa qui s’instaure après les attentats du 11 septembre et la guerre en Irak, les services de renseignement américains s’intéressent de près à la distillerie après qu’un nouvel alambic est arrivé en pièces détachées par barge lors de la réouverture du site. « Certains procédés de distillation ressembleraient à ceux utilisés pour fabriquer des armes chimiques et Islay occupe une position stratégique près de la base navale de Faslane » raconte l’ambassadeur France de la marque, Loïc Rakotomalala. « Ils ont donc piraté les caméras de surveillance de Bruichladdich, suspectée de fabriquer des armes de destruction massive ». L’anecdote fait beaucoup rire les insulaires et les équipes de la distillerie qui décident d’immortaliser l’histoire en transformant le WMD de Weapon of Mass Destruction en une cuvée de Whisky of Mass Distinction. Sorti en 2003, ce single malt de 19 ans élevé en ex-fûts de bourbon, d’oloroso et de sherry.

Et la série continue, épisodes 2 et 3

Quelques mois plus tard, en 2004, un sous-marin jaune, pas celui des quatre garçons dans le vent mais celui de la Royal Navy, s’égare au large d’Islay. Ce dragueur de mines télécommandé est retrouvé par deux pêcheurs locaux. L’histoire ubuesque est trop belle pour ne pas être embouteillée et la distillerie se sert à nouveau de l’anecdote pour sortir en 2005 une édition limitée baptisée naturellement Yellow Submarine (sous-titrée Weapon of Mass Destruction II). Un whisky de 14 ans vieilli en ex-fût de bourbon avec une finition en ex-fût de rioja rouge produit à 12 000 exemplaires. La saga rebondit quelques années plus tard lorsqu’un habitant découvre que le ministère de la Défense a mis en vente sur eBay le fameux « sous-marin », désormais hors service. Bruichladdich le rachète sans hésiter et exhibe fièrement l’engin à la distillerie. L’occasion de lancer en 2018 Yellow Submarine II sous-titré The Legend Resurfaces. 1991 bouteilles d’un whisky toujours vieilli en fûts de bourbon avec une finition en ex-fût de vin rouge de la Rioja.

25 ans et trois sous-marins jaunes

Voici désormais le Yellow Submarine III, quatrième chapitre de cette série, dans une bouteille jaune éclatant à lettres blanches et au compte d’âge dans un carré rouge. Édité à nouveau à 12 000 bouteilles (dont 1320 pour le marché français), ce single malt célèbre les 25 ans de la renaissance de Bruichladdich. Élaboré à partir d’orge écossaise de variété Appaloosa, vieilli quatorze ans dans un assemblage à 75 % d’ex-fûts de bourbon et 25 % d’ex-fûts de vin rouge, cette fois d’origine bordelaise, titrant à 54,2 % vol., il perpétue l’esprit maison. À charge des ambassadeurs du programme baptisé Laddie Crew, une quinzaine de cavistes indépendants, de raconter la belle histoire aux amateurs de l’Hexagone. Et Gareth Brown, directeur marketing de la distillerie, de conclure que Bruichladdich, « créatif, un brin rebelle, est toujours prêt à raconter une belle histoire » tout en rappelant qu’« un grand whisky peut être sublime sans pour autant se prendre au sérieux ».

Dégustation – Yellow Submarine III (119 €)

Au nez, des notes gourmandes et onctueuses mêlant céréales sucrées, fruits secs pralinés, une douceur sirupeuse et des épices délicates. En bouche, une texture douce et crémeuse et douce, mariant agrumes, fleurs blanches, fruits frais et une finale iodée, longue et veloutée avec des notes de miel, d’épices douces et de fruits secs grillés.

©DR

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