Après plus d’une année sous le régime d’une procédure de sauvegarde, l’une des plus importantes exploitations viticoles françaises vient de tourner la page. Une période éprouvante qui aura contraint la famille Grassa à remettre en question l’ensemble de son modèle économique, de la vigne à la commercialisation, afin d’adapter l’entreprise à un monde du vin bouleversé par le changement climatique, la baisse de la consommation et les incertitudes géopolitiques.
Dans le Gers, le domaine Tariquet représente depuis plusieurs décennies l’un des piliers économiques du département. L’exploitation familiale, aujourd’hui entre les mains de la cinquième génération, Armin et Rémy Grassa, est le principal producteur de côtes de Gascogne mais également d’armagnac. Pourtant, même les locomotives subissent parfois les secousses du marché. Lorsque Tariquet engage sa procédure de sauvegarde, le contexte est particulièrement tendu. Plusieurs récoltes de suite ont été affectées par les aléas climatiques, les marchés export ralentissent, les coûts des matières premières explosent et la consommation mondiale de vin continue de reculer. Le chiffre d’affaires, qui atteignait encore 35 M€ en 2022, a chuté à 25,7 M€ en 2023. Les volumes commercialisés ont suivi la même trajectoire, passant de près de 9 millions de bouteilles en 2020 à environ 5,5 millions en 2023, avant de se stabiliser autour de cinq millions de cols en 2025.
Pour autant, la sauvegarde n’est pas synonyme de faillite mais relève d’une démarche volontaire réservée aux entreprises solvables. Son objectif est d’offrir une respiration financière temporaire grâce au gel des créances passées, tout en permettant une réorganisation stratégique. Le plan de sortie, validé en janvier dernier par le tribunal de commerce d’Auch, a permis de ramener la dette de 33 M€ à 28, rééchelonnés sur treize ans. Un soulagement pour Armin Grassa, et son frère Rémy. « Aujourd’hui, l’entreprise a retrouvé un fonctionnement normal et surtout un environnement moins stressant » reconnait Armin Grassa. « La procédure en elle-même représente une masse de travail considérable. Il faut fournir de nombreuses analyses et formalités pour démontrer au tribunal que l’entreprise est solide et que le projet est crédible. Pendant cette période, nous avons passé énormément de temps à préparer l’avenir. Désormais, nous retrouvons notre métier qui est de produire du vin, de le vendre et de le promouvoir. »
Car au-delà de l’aspect financier, toute l’organisation de Tariquet a dû être repensée. Les deux périodes d’observation successives de six mois ont conduit la direction à réexaminer en profondeur l’ensemble des équilibres de l’exploitation. « Vous devez changer complètement de logiciel pour reconstruire un business plan, réévaluer les coûts, les capacités de production, les investissements, les besoins en trésorerie. Et surtout, vous êtes obligés de vous projeter dans les scénarios les plus difficiles pour prouver que vous êtes capables de faire face même aux situations les plus difficiles ». Un exercice de lucidité extrêmement exigeant qui oblige à remettre en question des habitudes parfois installées depuis longtemps et qui concerne toute la chaîne de valeur du domaine.
« Nous avons revu absolument tous les paramètres de l’entreprise, de la production à la commercialisation, de la vinification à la mise en bouteille. « Ce n’est pas simplement une question financière, c’est une transformation globale de l’entreprise ». Parmi les décisions les plus marquantes figure la réduction du potentiel de production de plus d’une centaine d’hectares, dont un arrachage de vieilles vignes. Le vignoble avoisine désormais un millier d’hectares. « C’était douloureux car certaines parcelles avaient été plantées par mon père. Mais la responsabilité d’un dirigeant consiste aussi à prendre ce type de décision pour préserver l’avenir. Par ailleurs, nous étions engagés dans des programmes de renouvellement de vignes que nous avons négociés par anticipation pour éviter des ruptures de production. »
La réorganisation s’est également traduite par une évolution du fonctionnement interne. Sans plan de licenciement (toujours 115 employés permanents), Tariquet a réajusté certaines fonctions et réduit le recours aux heures supplémentaires. L’entreprise poursuit en parallèle son travail d’adaptation au changement climatique. Retenu en 2023 comme ferme pilote du Conservatoire des Espaces Naturels d’Occitanie, le domaine expérimente de nouvelles pratiques culturales destinées à préparer la viticulture de demain. « Ce statut de ferme pilote nous permet d’être dans une dynamique permanente de réflexion, d’innovation et d’échanges avec les chercheurs et les autres acteurs engagés dans ces démarches ».
Si l’entreprise a dû se réinventer, c’est aussi parce que ses marchés traditionnels ont profondément changé. Près de 40 % des expéditions étaient destinées à l’international, principalement vers l’Europe du Nord, le Canada et les États-Unis. Or les tensions géopolitiques et le ralentissement du commerce mondial compliquent désormais les perspectives. « Le libre-échange n’est plus aussi évident. Entre le premier contact commercial et la conclusion effective d’un accord, les délais se sont considérablement allongés. Nous devons apprendre à travailler dans cet environnement plus complexe et incertain. »
Pour autant, Armin Grassa reste convaincu que Tariquet possède des atouts majeurs pour traverser cette période de mutation. À commencer par le style de ses vins, en majorité blancs et particulièrement en phase avec les nouvelles attentes des consommateurs « qui recherchent des vins plus légers, fruités, rafraîchissants, avec des degrés d’alcool modérés. Nous avons une vraie légitimité sur ce segment et cela nous apporte des perspectives encourageantes. »
L’entreprise a également entrepris un travail de modernisation de son image et de clarification de la gamme afin de renforcer la lisibilité de l’offre via une nouvelle signature Saint-Amand, du nom du lieu-dit où se situe l’exploitation. « Nous nous sommes aperçus que Tariquet était davantage perçu comme une appellation que comme un domaine familial. Nous avons voulu remettre la propriété au centre du discours, faire évoluer la gamme vers davantage de cohérence visuelle et rappeler notre identité de vignerons. » L’avenir s’écrira également avec de nouveaux projets. Dès l’année prochaine, le domaine prévoit le lancement d’une gamme parcellaire de vins élevés sous bois.

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