Champagne Henriot : « Les Enchanteleurs » fait son grand come-back

Faut-il toujours tout simplifier pour le consommateur en maximisant la lisibilité ? C’est ce que les spécialistes du marketing essaient de nous faire croire. Mais dans un univers de passionnés, constitués d’amateurs de grands vins qui n’ont pas peur de la complexité, voire même la recherchent, on aurait bien tort de tout galvauder au détriment de l’histoire et du sens profond des choses. C’est ce qu’a très bien compris la Maison Henriot, qui est revenue au nom initial de sa cuvée spéciale « Les Enchanteleurs », pendant un temps rebaptisée « Héméra ».

La Maison avait abandonné le nom « Les Enchanteleurs » à partir du millésime 2005 pour « Héméra », qui correspondait bien au côté lumineux de ses vins. Alice Tétienne, la cheffe de caves, raconte : « Cette luminosité que nous souhaitions davantage mettre en avant résultait aussi du nouveau travail apporté par Laurent Fresnet, le chef de caves de l’époque. En introduisant la dégustation systématique des baies, il avait permis d’accroître notre précision dans le choix des dates de vendange, ce qui a permis de gagner en fraîcheur. Nous étions aussi dans une période de conquête internationale, et le nom était plus facile à prononcer à l’étranger. »

Pour autant Henriot n’en avait jamais fait le deuil, au point que sur les registres de caves, en interne, le nom « Les Enchanteleurs » était encore utilisé, et que dans sa collection « Les Mémoires » destinée au très vieux millésimes remis sur le marché, elle n’avait pas non plus répercuté le changement. Du reste, les amateurs de la Maison eux aussi cultivaient une certaine nostalgie, et il n’y avait pas un repas de presse sans qu’un journaliste de l’ancienne génération ne fasse part de ses regrets. Il est vrai que le nom « Les Enchanteleurs » renvoyait à tout un univers, celui du savoir-faire artisanal, l’enchantelage dans le jargon des ouvriers cavistes est en effet une tâche qui consiste à « établir une pièce de vin sur deux pièces de bois pour l’élever de terre », si on se réfère à la définition du Littré.

Autant d’arguments qui ont convaincu la Maison de reprendre à compter du tout nouveau millésime 2015 ce nom poétique qu’avait choisi Joseph Henriot en 1986. Pour Alice Tétienne, « ce retour en arrière était d’autant plus cohérent que cette cuvée n’a pas vocation à inonder le marché, elle s’adresse à une niche, celle des collectionneurs. Elle ne représente pas plus de 8000 exemplaires à chaque tirage, donc on n’a pas besoin d’aller chercher de la facilité et on peut garder des éléments très identitaires qui s’adressent davantage à des initiés. »

Des principes d’élaboration inchangés depuis 1889

Il est amusant de noter que si cette cuvée a plusieurs fois changé de nom au cours de sa longue histoire (elle s’est même appelée Baccarat), elle est au sein de la gamme celle dont les principes sont restés les plus immuables. Et ils sont pour le moins audacieux ! En effet, depuis 1889, l’assemblage est composé systématiquement des six grands crus fondateurs de la Maison : Verzy, Verzenay, Mailly sur la face Nord de la Montagne, Avize, Le Mesnil, Chouilly sur la Côte des Blancs, tous présents à parité et sur un équilibre 50 % de pinot noir, 50 % de chardonnay. Cela signifie qu’elle ne peut être élaborée que sur les millésimes où la qualité est au rendez-vous dans les six crus, mais aussi où les six crus parviennent à jouer ensemble sans avoir à augmenter ou diminuer la proportion de l’un ou de l’autre… « Il peut très bien arriver que la vendange soit belle dans les six crus mais qu’aucune harmonie ne se dégage. Il y a ainsi chaque année une forme de suspense, quelque chose d’assez excitant, toute l’équipe se pose la question : vont-ils parvenir à s’entendre ? Avant la dégustation, on ne sait jamais ce que cela va donner et si l’émotion sera au rendez-vous. C’est d’autant moins gagné que ce sont des caractères forts. Pour moi, c’est vraiment dans ces moments que je mesure la chance que nous avons de faire ce métier. »

C’est tout l’inverse du Brut souverain, où il existe une cible stylistique et où l’équipe oenologique fait varier tous les curseurs pour l’atteindre. Ici la maquette est prédéterminée, soit elle fonctionne, soit elle ne fonctionne pas. En 2015, cet équilibre a atteint un sommet, exit les amers propres à ce millésime très solaire, le vin a au contraire une fraîcheur incroyable qui s’exprime sur des notes d’agrumes et de cerise délicieusement enrobés de noisette et d’amande.

Ce qui est intéressant, c’est de comparer cette cuvée à l’édition précédente, où paradoxalement sur une année plus froide, on avait plus de richesse. « En 2013, la campagne avait été difficile, la vendange avait eu lieu très tardivement en automne, le profil était du coup très intéressant, très charismatique et expressif, très riche, comme si la vigne s’était bien battue pour exister. J’adore ces années compliquées, parce que je trouve que c’est là que tu fais vraiment ressortir le caractère des terroirs. 2015, c’est une année chaude, cela n’a rien à voir, il n’y a pas eu de difficulté particulière, et ce qui est amusant, c’est que si beaucoup de vins ont pu manquer de fraîcheur, cela n’a pas du tout été le cas de notre vignoble. Je trouve même Les Enchanteleurs 2015 encore plus élégant qu’Héméra 2013. C’est très lumineux, très floral. Au nez, j’ai davantage les fortes têtes de la Montagne, avec des notes de noix de cajou grillée, de poivre noir, en bouche, on est vraiment sur les agrumes, il y a quelque chose de très croquant. Ce mot peut paraître un peu dévalorisant mais il y a beaucoup de « buvabilité ». C’est quelque chose que je défends, il n’y a rien d’incompatible à avoir des grands vins qui produisent de l’émotion tout en gardant une bonne buvabilité, en restant faciles à aborder. »

Alice Tétienne, cheffe de caves de la Maison Henriot présente la cuvée Les Enchanteleurs 2015

Cet article Champagne Henriot : « Les Enchanteleurs » fait son grand come-back est apparu en premier sur Terre de Vins.

Commentaires

  • Il n'y a pas encore de commentaires.
  • Ajouter un commentaire