Les nouveaux domaines qui vont construire l’avenir de Bandol

L’AOC Bandol ce n’est pas seulement quelques domaines mythiques perchés sur leurs restanques de pierres sèches face à la mer, où le mourvèdre a bâti sa légende. Le plus palpitant se joue aujourd’hui ailleurs : dans l’élan d’une nouvelle génération de domaines, créés ou repris par des vignerons audacieux, d’anciens coopérateurs ou des enfants du pays, qui réveillent l’appellation et lui donnent un souffle nouveau

Un trio déjà bandolais aux Œuvres Vives

Le trio formé par Marie Laroze, œnologue à Pibarnon depuis 2008, Nicolas Trégoat, vinificateur à La Nartette et l’architecte naval Marc Van Peteghem a choisi le Castellet et La Roque pour faire naître le domaine Les Œuvres Vives. Le nom poétique renvoie à la partie immergée d’un bateau, celle qui assure la manœuvrabilité, métaphore d’un travail discret mais essentiel sous la surface. La famille de Marc possédait depuis les années 1950, une maison avec trois hectares de vignes voisine des parcelles de Tempier. Le rêve longtemps caressé par sa mère de « faire du vin » finit par se concrétiser lorsqu’il passe son BPREA à la retraite et entraîne Marie et Nicolas dans cette nouvelle histoire. 

La production de rouges et rosés est en Bandol, les blancs en Côtes de Provence, dans une logique de complémentarité entre appellations. Le vignoble est organisé en agroforesterie, aussi bien en bordure de vignes que dans les parcelles avec pêchers, abricotiers et néfliers. « L’idée était d’apporter de l’ombre, de la biodiversité, des mycorhizes et un meilleur drainage sans rechercher un revenu agricole complémentaire, mais plutôt un véritable équilibre agronomique » précise Marie Laroze. « Un enherbement en féverole, seigle, avoine, vesce, radis fourrager et LiFoFer (litière forestière fermentée) nourrit les sols vivants, apporte azote et matière organique, décompacte, maintient la fraîcheur et prépare la vigne aux épisodes de chaleur, avec un travail des sols réduit au minimum, essentiellement au cheval, et des inter-rangs non travaillés depuis trois ans » complète Nicolas Trégoat. Certifié bio dès le départ, le domaine produit aujourd’hui environ 70 hl (environ 8000 bouteilles) avec une montée en puissance prévue par la plantation en 2027 de carignans et bourboulencs qui viendront compléter le mourvèdre. Une future cave gravitaire est en projet d’ici 2028, sur un terrain près du château Romassan. Le souci écologique du trio va jusqu’à la consigne des bouteilles auprès de la clientèle locale, avec déjà près d’un millier de bouteilles récupérées chaque année dans les restaurants. Une démarche vertueuse freinée surtout par des questions de stockage mais qui illustre ce Bandol nouvelle génération, où l’empreinte carbone et le cycle de vie des contenants deviennent des enjeux aussi forts que la précision des extractions. 

N.Trégoat et M.Laroze Les Oeuvres Vives®F.Hermine

Une couleur par appellation au Domaine Sorin

Olivier Santini, propriétaire du domaine Paternel à Cassis, a eu un véritable coup de cœur en 2016 pour le vignoble du Domaine Sorin, situé à moins de vingt minutes de chez lui par l’autoroute. Le domaine bénéficie d’une double appellation, avec une dizaine d’hectares en Côtes de Provence et trois hectares en Bandol. Le bourguignon Luc Sorin avait racheté en 1994 la propriété de La Cadière d’Azur, plantée principalement en mourvèdre, grenache et cinsault. Amoureux des rouges puissants, il peinait à les vendre, dans un contexte où le rosé dominait le marché.  « En clarifiant le positionnement des couleurs par appellation (100% des cassis en blanc, les côtes de Provence en rosé, et les bandols en rouge), on propose une lecture plus lisible des vins avec, pour chaque appellation, une cuvée emblématique, et une cuvée prestige avec un élevage en bois ou en œufs pour les Provence ». Le nouveau propriétaire a également restructuré le vignoble, arraché aux trois quarts en Provence, tant les manquants étaient nombreux, tandis que le secteur Bandol n’a demandé que des remplacements ciblés. Il vient par ailleurs de planter trois hectares supplémentaires de mourvèdre en Bandol après défrichement d’un bois, et fait restaurer les restanques en pierre sèche tant sur Bandol que sur Cassis, pour une meilleure maîtrise de l’érosion. La production atteint désormais environ 300 000 bouteilles à Cassis, 120 000 en Côtes de Provence, et 30 000 en Bandol avec une cave dédiée aux rouges vinifiés à 100% en foudres, « afin de respecter le fruit et de préserver le potentiel de garde sans marquer outre mesure le vin par le bois ». Le domaine Sorin s’étend désormais sur une vingtaine d’hectares.

O.Santini – Domaine Sorin ®F.Hermine

Un basketteur vigneron au Domaine Saint Côme

Le domaine raconte une belle histoire, celle d’un enfant du pays qui a la nostalgie de ces jours passés dans les vignes de ses grands-parents vignerons. Joël Poutet, à l’époque professeur d’EPS, reprend un fermage en 2001 et vend d’abord ses raisins en coopérative avec l’idée de bâtir un jour sa propre cave. Dès 2005-2007, il imagine déjà les étiquettes de son futur domaine du nom de ce chemin de La Cadière d’Azur mais il faudra près de vingt ans pour acheter les parcelles, investir dans le matériel et faire surgir une première cuvée, en 2021, vinifiée au Domaine Desprad. Partagé entre l’envie de travailler la terre et la pratique intensive du basket, il finit par abandonner le sport et se consacre à sa passion du vin, qu’il a toujours pratiquée « dans le garage », tout en vinifiant chez d’autres, à La Tour du Bon, chez Gaussens, Marie-Bérénice. En 2025, il obtient enfin le permis de construire de sa cave, et réalise sa première vinification à domicile. Le bâtiment, simple, bien isolé et modulable, s’ouvre par une baie vitrée sur un caveau de vente de plain-pied, tandis qu’une guinguette complète l’accueil, avec une carte axée sur les vins de Bandol et de Cassis. Si Joël Poutet veut avant tout produire du Bandol, il souhaite aussi bousculer les codes d’élevage et d’assemblage avec un Côtes-de-Provence rosé de style bandolais en mourvèdre-grenache-cinsault, un vin de France à 80% carignan complété de mourvèdre, des vinifications en œufs polymères et en amphores de terre cuite… À ce jour, le domaine Saint Côme élabore environ 15 000 bouteilles par an. « J’ai enfin réalisé mon rêve. Je fais tout, du début à la fin, en bio depuis 2008 avec une expérimentation biodynamique depuis deux ans, sans forcément viser la certification, juste pour une quête d’harmonie sol-plante ». 

O.Poutet – Domaine St Côme ®F.Hermine

Un tandem œnologue-vigneron pour réveiller le Domaine du Moutin

C’est à un tandem œnologue-vigneron, Laurence Mignard, ancienne directrice d’exploitation du domaine Dupuy de Lôme, et son compagnon Franck Jourdan, déjà responsable du vignoble du Moutin depuis 2016, que l’on doit la renaissance de ce patrimoine historique. Le Domaine du Moutin, né dans les années 1960 au sein de la famille Jaubert, possède un vignoble riche en vieilles vignes, mais qui nécessitait une vaste opération de restructuration, avec près de 15 hectares à arracher puis replanter. En 2024, le tandem reprend ce vignoble en sommeil, avec la volonté affirmée de préserver un terroir d’un seul tenant, entouré de voisins en bio. « Ce versant particulièrement solaire, donne naturellement des vins puissants, mais l’association d’un vigneron et d’une œnologue était une évidence pour créer quelque chose de cohérent, capable de faire parler ce terroir en finesse et en équilibre plutôt qu’en force. Cela impose une rigueur dans la conduite du vignoble et une précision dans les choix de maturité », estime Laurence Mignard. Après un stage fondateur à Pibarnon, la marseillaise a passé 10 ans chez Bunan et 7 ans à Dupuy de Lôme pour se familiariser avec les exigences des grands bandols. Le domaine entend jouer aussi la carte des blancs avec la replantation de clairette et d’ugni blanc. Priorité, donc au vignoble, avec en projet, la construction d’un caveau. 

F.Jourdan et L.Mignard Domaine du Moutin ®F.Hermine

Le Domaine Rougier, un rêve de coopérateur

Enfin, le Domaine Rougier incarne le passage de la coopération à la cave particulière, un mouvement de fond dans l’appellation. Fils d’un coopérateur de La Cadiérenne, Vincent Rougier, après une formation en viticulture-œnologie et commerce, a d’abord travaillé au domaine du Cagueloup. Au décès de son père, il reprend les vignes familiales morcelées entre Le Castellet et Le Brûlat. « Je partageais déjà avec mon père le rêve de créer mon propre domaine, mais les obstacles administratifs importants pour obtenir le permis de construire de la cave ont retardé le projet ». La véritable création du domaine n’intervient qu’en 2023. Vincent Rougier complète l’investissement avec des foudres pour l’élevage de rouges de garde et replante des blancs (clairettes, ugni blancs), « pour répondre à la demande ».  En attendant, il élabore un blanc de noirs original à base de grenache noir pour compléter ses rouges et ses rosés.  Aujourd’hui, environ 80% des vins (au total plus de 9000 bouteilles issues de 4,5 ha) sont vendus au caveau, soutenus par une activité festive estivale dynamique (soirées, afterworks, visites de cave quotidiennes). 

V.Rougier®DR

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