Après deux mandats (2019-2025), Patrick Jourdain (caves Max Jourdain) a laissé en juin dernier son siège de président à Johannes Marcon (Vins Marcon), caviste à Saint-Bonnet-le-froid, en Haute-Loire. Nous l’avons rencontré pour faire le point sur ce mandat débutant, ainsi que sur les projets et perspectives du Syndicat des Cavistes Professionnels (SCP) dans un contexte économique chahuté.
Je dirige avec mon frère Jean-Régis et ma sœur Maguy les caves Vins Marcon à Saint-Bonnet-Le-Froid. Nous sommes la troisième génération de cavistes et marchands de vin à présider aux destinées de cette entreprise familiale, qui a célébré ses 70 ans en 2018. Aujourd’hui, nous sommes à la tête d’un réseau de huit boutiques – dont deux en propre -, hybride entre des franchisés et des magasins intégrés, que nous avons monté peu après le Covid, des gens nous ayant fait savoir qu’ils voulaient porter notre enseigne.
Le SCP est un syndicat professionnel créé en 2011 à l’initiative d’Yves Legrand, caviste indépendant à Issy-les-Moulineaux, initialement afin de marquer la distinction entre cavistes et épiciers, jusqu’alors réunis sous le même syndicat. Aujourd’hui, le SCP rassemble et fédère au plan national l’ensemble des cavistes français, qu’ils soient indépendants, franchisés ou chaînes intégrées, afin de protéger et dynamiser la profession de caviste. Les cavistes indépendants représentent 80 % du SCP, et nous travaillons main dans la main au quotidien avec la Fédération des Cavistes Indépendants, dans une dynamique très vertueuse.

C’est vrai que le contexte est franchement difficile. Mais je pense que c’est justement dans ces moments-là que s’engager prend tout son sens, parce qu’ils offrent aussi l’opportunité de repartir d’une feuille blanche. Mon père disait : « dans les situations difficiles, il faut savoir faire le dos rond et bomber le torse.» C’est exactement ce que les cavistes doivent faire aujourd’hui : assumer et affirmer ce que nous sommes, l’utilité de notre profession, pour continuer à y croire tout en gardant constamment à l’esprit la nécessité d’adapter notre métier à son époque. Quand tout marche bien, ce n’est pas très intéressant. Aujourd’hui, il va falloir mouiller la chemise. Mon passé de rugbyman m’a appris à relever les défis, à regarder les difficultés en face et à croire au collectif. C’est ce type de défi qui m’intéresse. Cette période est aussi pleine d’opportunités pour réécrire les règles. Il va être vital de bâtir, de réfléchir et de construire ensemble.
Le SCP a aujourd’hui trois missions principales. Le premier chantier ultra-prioritaire est le nombre d’adhérents, avec l’objectif d’atteindre 2000 cavistes assez rapidement. C’est vital, le SCP vivant de ses cotisations, nous ne pourrons rien mettre en place sans un nombre suffisant de membres. C’est aussi primordial pour être représentatifs de la profession, qui compte 6000 cavistes à l’échelle française. Pour cela, nous devons non seulement continuer à convaincre les cavistes indépendants, mais aussi absolument raccrocher les grands groupes comme Nicolas, Cavavin… Depuis le mois de septembre, nous gagnons 20 à 30 cavistes par mois, dont des groupes majeurs, avec aujourd’hui au total plus de 600 membres au sein du SCP. Il faut que nous continuions comme ça. À plus long terme, l’objectif concerne l’encadrement du statut de caviste, aujourd’hui complètement dérégulé. Nous sommes seulement sous la contrainte de la législation de la vente des alcools. C’est vraiment paradoxal, nous sommes à la fois dans un métier hyper contraint, et en même temps, n’importe qui peut vendre de l’alcool. Le statut de caviste doit absolument évoluer pour être réservé à des professionnels formés et aguerris aux métiers des vins, des alcools et des spiritueux. Cet objectif va naturellement nous amener à également nous pencher sur la formation du caviste.
Je n’ai pas de chiffres représentatifs issus de nos rangs pour l’instant, car nous avons entamé il y a peu un travail de collecte de statistiques qui va être de plus en plus pointu au fur et à mesure que nous gagnons des membres. Mais ce que je peux vous dire d’une manière générale, c’est que le marché des cavistes se situe entre -4 et -8%. Pour les tendances consommation, le marché semblerait se paupériser, alors pourtant qu’on constate un maintien du panier moyen, en tout cas chez les cavistes traditionnels. Le marché des très très grands crus tient bon, mais ça devient plus compliqué pour les grands vins à plus de 50 €, tout comme pour les cuvées plus confidentielles où les clients avaient auparavant l’habitude de dépenser 15 € en plus par rapport à la cuvée classique. Le segment qui souffre le moins est déjà celui qui se vendait le plus, autour de 10-20 €. Les vins d’entrée de gamme, de 2 à 4 €, ne sont pas forcément dynamiques. Ça signifie entre autres que notre clientèle est vieillissante, et qu’il est urgent de la rajeunir pour booster les ventes de vins plus accessibles. C’est aussi la raison pour laquelle les bières marchent très bien chez les jeunes, ainsi que certains softs alcoolisés, plus abordables dans le prix, la visibilité, le marketing, et dans la consommation.
Le marché traditionnel du vin en général s’essouffle un peu, mais il y a néanmoins un attrait de plus en plus net pour les appellations locales, avec l’envie de valoriser les circuits courts. Par exemple, chez nous, les grands terroirs de la Loire volcanique, de la vallée du Rhône nord et de l’Ardèche sont vraiment des vins que les clients plébiscitent. Par leur achat, en plus de se faire plaisir, ils ont envie de réaliser un acte militant. C’est pourquoi, à Vins Marcon, nous proposons de moins en moins de vins d’étiquette, les clients nous faisant avant tout confiance et étant curieux de savoir quelles pépites nous avons dénichées. Pour le vin, je ne veux pas pour autant être trop pessimiste, quand il y a une bonne proposition, accompagnée de la bonne pédagogie.
C’est par exemple intéressant de voir l’adaptation de certains domaines qui, sans tomber dans les vins sans alcool, ont trouvé une parade avec des vins plus légers, sur le fruit, plus accessibles, plus faciles à comprendre pour le client, à un positionnement de prix intelligent et avec un marketing sympa. Ça fonctionne bien, notamment chez les jeunes, et c’est une vraie rampe d’accès pour eux aux vins de terroir et aux grands crus. Pour moi, ce n’est pas une solution de proposer des produits désalcoolisés, qui n’ont plus rien en commun avec le vin. Pour l’instant, ce ne sont pas des produits de belle qualité, c’est cher, très énergivore, et dans les faits, cela ne représente qu’1% de nos rayons. Il y a en revanche tout un tas d’alternatives pour les gens qui ne veulent pas boire d’alcool. Nous sommes d’ailleurs les premiers à en proposer dans nos caves. Quant à eux, les spiritueux se maintiennent, par exemple, le marché des liqueurs fonctionne bien dans mes caves, tout comme les cocktails.
Il y a une vraie demande sur les expériences que nous pouvons faire vivre autour du vin. Le caviste est là pour vendre du vin, mais il peut aussi jouer sa carte de maître de l’événementiel, pour faire passer un joli moment autour de la dégustation. Aux Caves Marcon, nous faisons de plus en plus ce type de prestations. Cette année, nous avons par exemple battu les records de cartes cadeaux d’ateliers de dégustation vendues pour Noël. Ce genre de bons d’achat allège un peu l’activité de décembre, avec moins de cartons qui sortent de nos caves, mais renforce ultérieurement le chiffre d’affaires de janvier, février et mars, des périodes où, traditionnellement, c’était souvent un peu plus creux. Il y a peut-être un rééquilibrage de la saisonnalité. Cette culture du chèque ou de la carte cadeau s’est répandue pour les particuliers comme pour les entreprises, et je crois que c’est l’une des parades à l’érosion des achats en caves.

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