Château Rauzan-Gassies, tous les jours 20 ans - Routes des vins

Château Rauzan-Gassies, tous les jours 20 ans

Vingt ans après avoir repris ensemble les rênes du Second Grand Cru Classé de Margaux acquis par leur grand-père Paul en 1946, Anne-Françoise et Jean-Philippe Quié s’appliquent à placer un peu plus dans la lumière ce vignoble de 28 hectares qui a toujours cultivé une certaine discrétion. La constance et la régularité des vins de la propriété est leur plus bel atout pour y parvenir.

L’implantation de la famille Quié dans le Médoc trouve ses racines en 1936, lorsque Paul Quié, négociant en vins officiant entre Bordeaux et Paris, décide d’offrir en guise de cadeau de mariage à son épouse Lucienne le château Bel Orme Tronquoy-de-Lalande. Outre le vignoble, c’est la belle chartreuse dessinée par l’architecte Victor Louis (auquel on doit notamment le Grand Théâtre de Bordeaux) qui séduit le couple, qui en font leur demeure familiale. En 1942, Paul Quié rachète le château Croizet-Bages (5ème Grand Cru Classé de Pauillac) et, en 1946, le château Rauzan-Gassies (2ème Grand Cru Classé de Margaux). Bien que bénéficiant de l’aura de prestige prodiguée par le classement de 1855, ces deux propriétés, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ont besoin d’un nouvel élan – ce à quoi va s’employer activement Paul Quié, puis à partir de 1968, son fils Jean-Michel.

Rauzan-Gassies, en particulier, dispose d’un très beau potentiel et d’une histoire foisonnante : la « Maison Noble de Gassies » remonte au moins au XIVème siècle et l’activité viticole prend un indéniable essor au XVIIème siècle grâce au chevalier Pierre Desmezures de Rauzan, qui donne son nom au domaine. En 1763, pour des raisons successorales, le vignoble est divisée en deux entités distinctes, le château Rauzan-Ségla et le château Rauzan-Gassies, qui sont tous les deux reconnus au rang de Second Grand Cru Classé en 1855. Pourtant, malgré ce riche patrimoine historique et la force de son terroir situé sur les graves profondes et sables graveleux de Margaux (où s’épanouit un encépagement au cabernet-sauvignon dominant, escorté de merlot et d’une pointe de petit verdot), Rauzan-Gassies continue de cultiver une certaine discrétion dans la galaxie des Grands Crus Classés. Le patient travail de fond amorcé par Paul puis Jean-Michel Quié, notamment pour restructurer le vignoble d’une trentaine d’hectares et moderniser les installations techniques, va toutefois permettre à la propriété de gagner la fidélité lingue durée de nombreux amateurs à travers le monde.

Au début des années 2000, Anne-Françoise et Jean-Philippe Quié, les enfants jumeaux de Jean-Michel, rejoignent les domaines familiaux pour un passage de relais en douceur vers la troisième génération qu’ils incarnent. Se partageant les tâches (plutôt le technique pour Jean-Philippe et la distribution pour Anne-Françoise, bien que cette dernière ait une formation d’œnologue) mais travaillant de concert, ils prennent pleinement la main à partir du millésime 2003. Vingt ans plus tard, ils cultivent toujours la philosophie de discrétion et d’exigence qui était celle de leur père et de leur grand-père, avec une volonté plus affirmée de placer Rauzan-Gassies dans la lumière. Une modernisation du cuvier en 2017, supervisé par leur frère architecte Paul-Henri Quié, permet d’accompagner la quête de qualité et la montée en précision dans la définition des vins – qui se traduit notamment dans une plus grande sélection entre le premier et le second vin, « Gassies ». La maison et la cour intérieure sont également rénovées pour un meilleur accueil à la propriété. Ce travail de valorisation s’applique aussi aux autres propriétés familiales, en particulier le château Croizet-Bages qui doit faire, lui aussi, prochainement l’objet de grands travaux au sein de son outil technique.

Avec vingt millésimes dans le rétroviseur, Anne-Françoise et Jean-Philippe Quié ont aujourd’hui suffisamment d’expérience et de recul pour mesurer le chemin parcouru, savourer la constance que leur offrent les terroirs de Rauzan-Gassies, mais aussi les points de détail qui restent perpétuellement à conquérir pour se maintenir en tête de peloton, dans un univers des grands vins toujours plus concurrentiel. Une verticale de ces 20 millésimes (2003-2020 en bouteille, plus les deux derniers millésimes encore en cours d’élevage ou d’assemblage) permet de constater la régularité des vins, qui ont en plus le grand avantage de rester accessible en prix – environ 50-60 € TTC pour les millésimes les plus récents.

La verticale Château Rauzan-Gassies

2003
Millésime très chaud. Vendange précoce. Bel arôme un peu cuir, épices, léger végétal mentholé et réglisse, eucalyptus, belle fraîcheur sous-jacente, note de fruit noir confit et de tabac. Belle densité en attaque, un léger sirupeux de la matière. Un milieu de bouche tapissant, marqué par une bonne sucrosité, de la cerise confite voire en coulis, un certain délié en finale, pas d’aspérité dans les tannins, un joli soyeux. Assez gourmand et sur une belle évolution, il ne tombe pas dans les travers quelquefois caricaturaux de ce millésime ni des styles parfois outranciers de l’époque. « Un cap pour la propriété, un millésime juge de paix », souligne Anne-Françoise Quié.
92/100

2004
Cacao frais, note de fleur mauve et de pot pourri, une certaine retenue délicate dans la palette aromatique. Beaucoup de charme. En bouche, il ne joue pas des coudes, ne roule pas des mécaniques, joli matière souple et aérienne, léger creux en fin de bouche mais ça reste « pepsy », avec un très agréable velouté tannique et une finale très légèrement acidulée-croquante, mais aussi des amers qui lui donnent du zest. Tout en finesse et prêt à boire.
91/100

2005
Nez dense, assez plongeant. On discerne une matière concentrée, chocolatée, mais aussi un léger viandé, se devine également une trame un peu cèdre, pin maritime, océanique. Légère note terrienne. Élégant, subtil, il a de belles facettes mais ne se donne pas immédiatement, il est encore sur le frein à main. Un vin défini par son équilibre entre une juste maturité, sans débord, et une acidité presque mordante qui l’irrigue et le porte d’un bout à l’autre. Presque zesté sur un profil sanguin, il s’étire en longueur, se montrant plutôt élancé malgré sa concentration juteuse. Les tannins sont un poil serrés encore. Un beau vin, qui ne se départit pas tout à fait d’une certaine austérité. « Un millésime rassurant, où on a pu pousser les choses ».
93/100

2006
On revient sur un nez plus classique, assez évanescent et floral, le cabernet s’impose un peu plus dans l’assemblage (67%), une légère note fumée se devine. En bouche, on revient sur une certaine douceur, un joli crémeux, des tannins enrobants, une certainedélicatesse dans la structure qui soutient la matière, en finesse, pas bombastique, sans la préempter. C’est un joli vin d’équilibre et une belle interprétation du millésime, avec un poil de délié dans la chair, de la buvabilité et une finale qui convoque de légères notes de café.
92/100

2007
70% cabernet. Nez un peu confit rehaussé de végétal fin, de tabac brun. C’est d’un bon équilibre entre une bonne concentration et un soutien acidulé, on devine des amers bien maîtrisés, l’harmonie est trouvée entre juste maturité et tension croquante, saillante. Le travail sur la trame tannique est encore remarquable, les tannins sont présents et tapissants mais ils n’ont aucune aspérité ni de caractère anguleux. Profil tonique, saignant, un peu strict en finale.
90/100

2008
68% cabernet-sauvignon. Nez un peu sur le végétal, on retrouve un côté eucalyptus / menthol assez prononcé. Tout en droiture, le jus s’étire, il est tendu, construit sur l’arête acide, avec une structure tannique légèrement granuleuse. La grande proportion de cab est l’identité voulue sur le château « on est sur le côté ciselé que l’on cherche ». C’est indubitablement un classique, très élancé, frais, aérien, c’est un vin respirant, aérien, qui se campe sur une structure sans exubérance mais sérieuse. La bouche reste fruitée et épicée. Finale fraiche sur grain tannique. Millésime « de déclic » en livrable, il trouve sa place de façon distributive.
92/100

2009
75% cabernet-sauvignon. « Flamboyant ». Nez concentré, un peu viandé, avec une petit côté liqueur, cerise à l’eau de vie. Bouche concentrée, juteuse, soulignée par un profil un peu confit, fruit noir intense, des tannins qui ont juste ce qu’il faut de grip,, une bonne sucrosité tapissante qui déroule bien en bouche mais se trouve balancée par une bonne fraicheur réglissée. Bien dans un registre gourmand, un peu exotique, avec une légère touche de rugosité en finale.
93/100

2010
« De la pureté, un millésime très Bordeaux ». 85% cabernet-sauvignon. Nez très concentré, robe encore très dense, éclatante. On devine du fond, un côté maîtrisé, musculeux et gainé, avec une certaine verticalité. Minéralité, pierre chaude, encre, crème de cassis. Un vin tout en velours, en toucher de texture, des tannins présents mais sur suspension, beaucoup de soyeux dans la matière, une énergie sous-jacente qui se tapit comme un volcan ; la finale est vibrante, juteuse, un peu granuleuse, c’est séveux et très salivant. Remarquable !
94/100

2011
On revient à 79% de cabernet-sauvignon. Nez un peu fermé de prime abord, ensuite sur la violette, un fruit noir un peu grillé et un coulis de fleur mauve ; on devine une certaine noblesse. En bouche, de l’allure, du soyeux, la matière est svelte et tonique, les tannins retrouvent un côté fondu et plaisant, jolie trame acide qui tient l’ensemble : c’est vraiment un joli vin taillé pour la table, qui a du fond, une belle allure, une finale fraiche et désaltérante malgré ce profil un peu retenu au départ.
92/100

2012
Nez concentré, assez pulpeux, 71% cabernet 29% merlot. Ce millésime arbore un côté sexy, il a des hanches. C’est un vin plaisant, un peu dodu, ample, c’est un vin de plaisir indéniablement mais qui n’a pas le côté précis, sharp, affuté des autres millésimes. On lui trouve un petit côté assis mais la chair est souple et pleine, habillée de tannins doux et conclue sur une ponctuation gourmande, d’une bonne sucrosité.
91/100

2013
Nez croquant, note de noyau, léger végétal herbacé, note de café frais. Jolie chair déliée, un fruit croquant mais pas acidulé, on n’a pas une énorme matière mais c’est plaisant, fais, légèrement canaille, un peu serré en finale, dans la logique du millésime.
89/100

2014
Nez sérieux, un peu carré, on devine quelques angles, un côté un peu architectural d’un vin plus « construit » qu’évident dans sa forme. Bonne concentration de fruit noir et rouge. En bouche c’est tout aussi sérieux, un peu strict, le jus est centré, sur un profil un peu articulé, une structure tannique prégnante. L’acidité porte bien l’ensemble, avec une élégance contenue. C’est pas le plus « fun » de la série mais il a pour lui son classicisme très Bordeaux.
90-91/100

2015
84% cabernet-sauvignon. Couleur profonde et dense, légère évolution vers le grenat sombre. Léger côté viandé sr l’aromatique. Bonne matière sur une sucrosité un peu trop prononcée, c’est très mûr, juteux, avec une certaine opulence touchée par des épices et un côté confit ; il pousse presque un peu trop le curseur sur le profil riche, généreux, on pourrait dire voluptueux. Malgré tout le vin se tient, avec de la chair, de la structure et du fond – on a presque aromatiquement un côté sauce soja ! Grain de tannins très enveloppant. C’est aussi un millésime avec davantage de sélection entre premier et second vin, et un « Gassies » plus abouti.
93-94/100

2016
Frais, précis, de l’éclat et du ressort dans le fruit, avec un « je ne sais quoi » en plus dans la définition d’ensemble et surtout dans la forme du vin. C’est à la fois vertical et profond, en trois dimensions, complexe dans sa palette, convoquant sureau, cassis, myrtille… La bouche est impeccable de précision, très vibrante et juteuse, ciselée dans sa trame tannique, portée par son arête acide, avec un vrai fond – gros travail sur les vins de presse, qui va crescendo à la propriété, accompagnée par l’œnologue Eric Boissenot. Le fond est superbe, avec une très légère rugosité du grain de tannins qui nous dit de l’attendre encore. C’est tonique, juteux, séveux, tout en gardant sa pureté de fruit.
94-95/100

2017
Premier millésime vinifié dans le nouveau cuvier, sélection drastique par rapport aux conditions climatiques et aux épisodes de gel. Joli éclat de fruit pimpant, on a du gras, de la volupté, ça se présente sur une note très cassis. C’est bon, frais, sur un côté gouleyant, un fruit plein, frais et juste, centré. La bouche est très souple, portée par des tannins fondus, qui accompagnent bien l’ensemble. C’est un joli classique qui va vieillir avec grâce.
92-93/100

2018
Encore très juvénile, dans une phase d’adolescence, mais explosif de fruit, exubérant, sur un profil solaire et légèrement confit, tout en étant fort énergique. La bouche est encore « percutante », c’est un première ligne qui vous rentre dans le buffet, avec un léger côté strict en fin de bouche malgré son côté tapissant, onctueux. Il est à une période un peu brut de décoffrage. Du crémeux, mais un côté petit fruit noir explosif en bouche qui lui va bien, en finissant sur un twist croquant.
93-94/100

2019
De la classe, une certaine pureté dès le premier nez, et une forme de retenue – il ne roule pas des mécaniques et est encore en pleine jeunesse. Floral et frais, très finement réglissé. La bouche est longiligne et tonique, saline, ciselé, presque cristalline dans sa définition. Un très joli toucher, une grande pureté d’arômes et de texture, du crémeux, c’est d’une très jolie élégance, avec une définition de tannins extrêmement précise. C’est vraiment un très beau 2019, en pleine possession de ses moyens.
93-94/100

2020
Millésime livrable. Dense, profond, très plongeant, concentré et crémeux, presque atramentaire dans sa palette aromatique d’une formidable amplitude. En bouche, un bel équilibre entre densité (plus importante qu’en 2019, signée par des tannins plus prégnants) et fraîcheur, c’est encore un « Monsieur Plus » qui doit se civiliser. Il va falloir le suivre de près dans les décennies à venir, mais c’est d’ores et déjà un très joli vin, vertical, puissant et racé.
94-95/100

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