Collioure-Banyuls : le vignoble qui prépare déjà 2050

Deux ans après avoir lancé un vaste travail de réflexion sur l’avenir du vignoble, les appellations Banyuls et Collioure entrent dans une nouvelle phase. Hiérarchisation des terroirs, montée en altitude des parcelles, réflexion sur la valeur des vins : sur la Côte Vermeille, les Vignerons sur mer tentent désormais de réinventer durablement l’un des derniers grands vignobles héroïques français.

Depuis la Méditerranée, les lieux-dits maritimes défilent comme des amphithéâtres de schistes plongeant vers la mer. Quelques heures plus tard, les 4×4 remontent les pistes abruptes dominant Banyuls et Cerbère. Là-haut, entre les vents des Albères et les reliefs pyrénéens, les vignerons parlent désormais d’altitude, de fraîcheur, de rentabilité… et parfois même de survie du cru. En prenant le pouls du territoire ces derniers mois, un constat s’impose rapidement, ici, le changement climatique ne relève plus de la simple prospective théorique. Il redessine déjà la géographie du vignoble.

« Où se situera le vignoble en 2050 ? »

Sur la Côte Vermeille, la viticulture relève depuis toujours de l’exploit. Les parcelles dépassent parfois 50 % de pente. Les terrasses de schistes imposent un travail largement manuel, les rendements restent faibles et les coûts de production explosent. Pourtant, malgré l’image spectaculaire du territoire et la notoriété historique des Banyuls, le cru affiche aujourd’hui une rentabilité globale négative.

Face à cette réalité, les Vignerons sur Mer ont engagé un vaste travail prospectif rarement poussé aussi loin dans un vignoble méditerranéen. Plus de 120 capteurs climatiques ont été installés sur le territoire afin d’étudier températures, vents, humidité, pluviométrie et potentiel hydrique des sols. Des centaines de sondages pédologiques complètent cette immense cartographie du futur vignoble.

« Le projet aujourd’hui, c’est de se demander où se situera le vignoble à l’horizon 2050… et où il ne sera plus », résume Romuald Peronne, président des Vignerons sur Mer. Ici, le changement climatique inverse progressivement la lecture historique du territoire. « On a arrêté ces parcelles parce qu’elles étaient trop froides. Aujourd’hui, elles redeviennent stratégiques », explique-t-il. Au domaine Llagastère, Pierre Fort observe lui aussi cette nouvelle lecture du territoire avec attention. « Aujourd’hui, on regarde différemment des zones que l’on considérait autrefois comme secondaires », glisse le vigneron. À mesure que les températures montent, le vignoble grimpe progressivement en altitude. Certaines parcelles culminent déjà à près de 600 mètres. L’aire d’appellation, aujourd’hui limitée à 350 mètres, pourrait être étendue jusqu’à 500 mètres.

Schistes, grenaches et Méditerranée

Ici, tout ou presque ramène au grenache. Noir, gris ou blanc, le cépage constitue l’ADN du cru, capable d’absorber à la fois la puissance solaire méditerranéenne et la tension apportée par les schistes et les reliefs des Albères. Les schistes noirs, omniprésents, ne façonnent pas seulement le paysage. Ils conditionnent les circulations d’eau, les maturités et cette minéralité saline que beaucoup de vignerons considèrent comme la véritable signature de Banyuls et Collioure.

Au domaine du Traginer, conduit en biodynamie par Jean-François Deu, cette identité méditerranéenne reste au cœur des réflexions autour du futur du cru. « Le paysage fait partie intégrante du vin ici », résume le vigneron. Même constat chez Clémentine Herre, au domaine Tambour, où le paysage apparaît autant comme un patrimoine à préserver qu’un équilibre fragile à défendre. « Quand les terrasses disparaissent, ce n’est pas seulement de la vigne que l’on perd », explique-t-elle.

« La cause, ce n’est pas le réchauffement climatique. C’est la déprise agricole », glisse un vigneron lors des échanges autour du plan de relance. Car derrière les enjeux climatiques se cache une autre réalité : l’abandon progressif de certaines parcelles, le vieillissement des exploitants et la difficulté économique de maintenir une viticulture aussi exigeante. « On a perdu la bataille contre la nature », reconnaît un autre producteur du cru. Derrière la formule, une réalité brutale : sans valorisation économique suffisante, certaines terrasses pourraient progressivement disparaître.

©Yoann Palej

Refuser le déclassement du cru

Cette réflexion s’accompagne aussi d’une remise en question profonde du modèle économique du vignoble. Pendant longtemps, Banyuls et Collioure ont surtout cherché à maintenir les volumes et préserver l’équilibre collectif. Désormais, beaucoup de vignerons assument la nécessité de mieux valoriser les vins du cru. Le sujet est sensible. Certaines catégories apparaissent aujourd’hui beaucoup plus rentables que d’autres. Le Banyuls Grand Cru, avec ses longs élevages et sa forte valeur ajoutée, reste économiquement beaucoup plus intéressant que certains rosés.

Derrière les discussions autour de l’eau, des rendements ou de l’altitude se cache donc aussi une bataille autour de la valeur. « On doit mettre en avant la marque collective Collioure/Banyuls. Le collectif doit avancer, c’est fondamental. Peu importe si ça met à mal l’un ou l’autre des prescripteurs », insiste Romuald Perrone. Au domaine Piétri-Géraud, Laetitia Piétri-Clara partage cette nécessité de revalorisation : « Aujourd’hui, il faut réussir à mieux vendre ce territoire et ce qu’il représente réellement. C’est primordial pour la survie du vignoble et des acteurs. » L’objectif est clair : augmenter la valeur des vins, mieux hiérarchiser les terroirs et redonner de la viabilité économique à un vignoble parmi les plus coûteux de France.

Une « révolution anthropologique »

Mais la mutation engagée ne concerne pas uniquement le climat ou l’économie. Elle touche aussi à la manière même de penser le cru. Aujourd’hui, 303 lieux-dits ont été identifiés sur la Côte Vermeille : 58 à Collioure, 144 à Banyuls et 43 à Cerbère. L’objectif est désormais de les intégrer officiellement dans le cahier des charges afin de structurer une hiérarchisation des terroirs comparable à celle observée en Bourgogne ou en Alsace. « C’est une révolution anthropologique et culturelle », affirme Romuald Peronne.

Pendant longtemps, le vignoble fonctionnait essentiellement dans une logique d’assemblage collectif. Désormais, les producteurs veulent mettre en avant les singularités de chaque secteur : altitude, fraîcheur, proximité maritime, profondeur des sols ou exposition au vent. À La Rectorie, Jean-Emmanuel Parcé voit dans cette hiérarchisation une évolution presque naturelle du cru. « On commence enfin à remettre les lieux et les terroirs au centre du discours », estime le vigneron.

À terme, certains lieux-dits pourraient évoluer vers des crus, voire des premiers crus, une hierachie jamais vue dans le Grand Sud.

©Yoann Palej

Préserver la mémoire pour préparer l’avenir

Cette volonté de valorisation passe aussi par la création de l’Œnothèque des Légendes, installée dans le Fort Carré de Collioure. Le projet vise à conserver les grands millésimes des appellations Banyuls et Collioure afin de constituer une mémoire vivante du cru. Chaque année, des dégustations permettront de suivre l’évolution des bouteilles dans le temps. Certaines seront conservées pendant plusieurs décennies. D’autres alimenteront des ventes caritatives lorsque leur apogée sera dépassé.

Aux côtés de Romuald Peronne, Igor Akhiridinov, directeur des Vignerons sur Mer, coordonne l’immense travail de cartographie climatique et pédologique engagé sur le cru. « L’idée, ce n’est plus de subir les évolutions du territoire, mais de les anticiper », explique-t-il. Chez Berta-Maillol, Jean-Louis et Michel Maillol rappellent quant à eux que cette mémoire du Banyuls existe déjà dans de nombreuses caves familiales. « Ici, certaines bouteilles racontent presque l’histoire des générations », sourient-ils.

À Terres des Templiers, coopérative historique du cru, un viticulteur glisse presque comme une confidence : « Ce paysage paraît immuable quand on le regarde depuis la mer. En réalité, il change déjà très vite. » 

Sur la Côte Vermeille, les vignerons le savent : sans montée en gamme, sans hiérarchisation et sans projet collectif, le paysage lui-même pourrait progressivement disparaître. Derrière les schistes, les grenaches et les terrasses plongeant dans la Méditerranée, c’est peut-être cela qui se joue aujourd’hui à Banyuls et Collioure.


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