(Entretien) La sauvegarde des Cadoles : nouveau cheval de bataille de la Mission Unesco

La Mission Coteaux Maisons et Caves de Champagne Patrimoine mondial lance un programme de sauvegarde des fameuses Cadoles, ces curieuses cabanes de vignerons en pierre sèche et en forme d’igloo qui font la fierté de la Côte des Bar. Amandine Crépin, directrice de l’association, a accepté de nous détailler ce projet qui fait suite à celui consacré aux caves.

Vous vous apprêtez à publier un inventaire des cadoles réalisé en 2021, quel est son objectif ?

On parle beaucoup des cadoles, mais il n’existait aucun document scientifique pour expliquer la nature et leur origine, leur nombre, leur état de conservation… Nous avons voulu réaliser un véritable inventaire scientifique et établir un état des lieux de ces constructions. Nous avons fait appel à Bruno Decrock, un spécialiste du patrimoine, qui a arpenté la Côte des Bar pendant un an, allant à la rencontre des habitants, des vignerons, des élus… Il en a retrouvé 150 sur six communes. Désormais chacune a sa fiche d’identité, avec un petit rapport, une photo, un croquis, son état de conservation, son propriétaire. Cet outil va nous permettre d’engager un vrai programme de valorisation. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est un patrimoine en danger, il en reste de beaux témoignages, mais c’est un patrimoine dont il faut se préoccuper. Bâties avec un calcaire assez gélif, certaines s’effondrent. Notre objectif est de travailler à termes avec le Conseil départemental de l’Aube, la DRAC, la Fondation du patrimoine et les communes pour imaginer une campagne de restauration et une vraie valorisation auprès du public avec les offices de tourisme. On pourrait créer notamment des formations pour les entretenir, apprendre à retirer la mousse tous les ans…

Vous avez une idée de leur date de construction ?

Les premières datent de la fin du XVIIIe siècle, ce qui correspond à une période d’expansion de la démographie et du vignoble. Les paysans partaient à la conquête de nouvelles terres, qui les conduisaient à s’éloigner de leurs villages. Aussi, lorsqu’ils défrichaient, ils avaient besoin d’un abri. Ces cadoles servaient aussi à dépierrer les parcelles. Leur édification résulte d’une vraie technicité puisqu’elles n’utilisent aucun mortier, tout tient par l’équilibre des forces. Ce sont de véritables petits chefs d’œuvre en pleine nature. Certaines peuvent être assez grandes, et on peut y tenir debout, elles peuvent même avoir un âtre pour faire du feu, des niches pour ranger des objets, un petit patio…

Vous avez lancé une campagne similaire autour de la préservation des caves ?

En effet, nous venons de sortir un guide pour aider les professionnels du champagne à préserver le patrimoine souterrain, en sachant que celui-ci pour la Champagne et son inscription représente une dimension importante du bien. Par leurs tailles, ces caves sont uniques au monde. Rien que sous l’Avenue de Champagne à Epernay, il existe un réseau de 70 kilomètres sur trois niveaux qui s’entremêle ! Nous avons demandé à Philippe Tourtebatte de nous faire une lecture historique de ce patrimoine souterrain en montrant aussi qu’en fonction des différents terroirs on ne retrouvait pas les mêmes typologies de caves. Celles de l’Aube par exemple, creusées dans un calcaire plus dur, ne sont pas moins remarquables. Ce guide peut aussi servir aux chefs de caves en leur donnant des éléments plus techniques pour préserver ces lieux, comment anticiper les problèmes, tout en sachant que lorsque l’on doit intervenir a posteriori, cela peut vite devenir très coûteux. Les caves sont des milieux compliqués, la craie est pleine de diaclases à travers lesquelles l’eau s’écoule, dès que vous modifiez quelque chose en surface ou même dans une galerie, vous modifiez les écoulements.

Les Maisons sont-elles tentées de les abandonner pour des bâtiments plus pratiques ?

Reims a connu au moins un exemple d’une maison qui a abandonné une partie de ses caves avant l’inscription au patrimoine mondial. Il lui devenait difficile de gérer cinq sites de production différents. Mais aujourd’hui, il y a une prise de conscience et même beaucoup de recherche développement, notamment pour rouvrir les essors. En effet, on s’est aperçu qu’en générant une aération naturelle, ils maintenaient un univers plus sain et plus sec. Moët & Chandon a aussi réalisé un relevé 3 D de l’ensemble de son réseau pour savoir exactement ce qui se situait au-dessus de chaque galerie, comprendre l’impact du bâti en surface, gérer les infiltrations des eaux pluviales… On voit que des maisons se portent même acquéreuses de nouvelles caves comme récemment à Chalons. Au Fort de Berru, on réutilise des anciens boyaux pour stocker des bouteilles. Les caves ont de nombreux avantages. Elles ne générèrent pas de consommation foncière, d’imperméabilisation des sols et permettent de préserver les entrées de ville d’une urbanisation standardisée. L’emploi des caves ou leur réemploi évite d’utiliser à nouveau des quantités de béton, de recourir à des climatiseurs énergivores, tout en constituant un attrait pour le public. Bien-sûr, leur taille n’est pas toujours suffisante pour gérer une production qui a augmenté depuis le XIXe siècle. Elles offrent aussi des conditions de travail difficiles, à l’étroit, dans l’obscurité et l’humidité, même si on s’aperçoit que beaucoup de cavistes y sont très attachés. Ils se les sont même appropriées comme en témoigne les nombreux graffitis qui ornent les parois.

Les normes de sécurité toujours plus contraignantes ne mettent-elles pas en danger leur conservation ?

Effectivement, les remises aux normes obligent parfois à casser des choses fantastiques. Notre objectif est de sensibiliser les maisons et les vignerons sur tous ces points, pour leur dire : « quand vous mettez les caves en tourisme, préservez un maximum. Ayez ce regard patrimonial, parce que c’est un patrimoine qui a la même valeur qu’un bâti, ou qu’une église. » Nous engageons avec Philippe Tourtebatte des rencontres avec les pouvoirs publics qui gèrent ces normes pour les mettre en garde : « oui, il faut des accès pour les personnes à mobilité réduite, mais cela ne doit pas dénaturer le patrimoine ». En même temps, en cas de problème, il faut pouvoir évacuer facilement, et dans une cave c’est beaucoup plus difficile que dans un bâtiment. Il existe donc un dialogue pour imaginer des solutions, des dérogations comme il en existe pour les églises.

Documentaire sur le patrimoine souterrain du Champagne – YouTube

Pour en savoir plus sur le patrimoine champenois, la Mission vient de lancer un cycle de conférences en ligne. La première portera sur les paysages verticaux le 12 Janvier. Inscription sur le site : https://www.champagne-patrimoinemondial.org/actualites/comprendre-le-paysage-vertical-de-la-champagne-au-patrimoine-mondial-une-exposition

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