Dans un contexte où le vignoble français doit affronter simultanément le dérèglement climatique, l’érosion accélérée de la biodiversité et une mutation profonde des attentes des consommateurs, Plaimont choisit de franchir un nouveau cap avec la création du fonds de dotation « Le Cercle des Cépages Vivants ».
La coopérative du Sud-Ouest ne se contente plus de préserver un héritage mais entend organiser une réponse collective, ambitieuse et durable. « On voit bien que les énergies individuelles faites de petits dons ne suffisent pas » regrette le directeur Olivier Bourdet-Pees. « Si les entreprises s’engagent, cela va permettre d’aller plus loin et plus vite. On a besoin de changer d’échelle. Ce n’est pas la peine de s’acharner avec une clé de 13. Avec le réchauffement, le boulon est passé à 14. On ne peut pas forcer indéfiniment : il faut apprendre à changer d’outil. »
Comme avec ce fonds de dotation d’intérêt général, dont tous les statuts ont déjà été déposés et qui commence à recevoir ses premiers financements. Le principe est de dissocier totalement les enjeux de recherche, de préservation et d’innovation de toute logique commerciale immédiate. Alimenté uniquement par des contributions privées d’entreprises et de particuliers (les fonds publics ne peuvent pas être mis à contribution), le Cercle des Cépages Vivants a vocation à financer des actions de long terme, sans pression de rentabilité. « Ce n’est pas un outil pour vendre du vin, mais pour créer les conditions de ce que sera le vin demain. Ensuite, libre aux entreprises de se réapproprier les résultats ».
L’urgence est là. Dans le Sud-Ouest, comme ailleurs, les vieilles vignes disparaissent à grande vitesse. Trop peu productives, trop coûteuses à entretenir, elles sont arrachées, emportant avec elles une richesse génétique irremplaçable. « On est en train de perdre des choses qu’on ne retrouvera jamais. Des cépages, des assemblages naturels, des histoires de parcelles. Ce n’est pas seulement du végétal, c’est une mémoire », insiste la coopérative.
Certaines de ces parcelles, plantées il y a plus d’un siècle, abritent une diversité étonnante, parfois jusqu’à une vingtaine de cépages différents sur un même îlot. « On a par exemple une parcelle de 1910, avec 18 cépages, dont 7 ou 8 qu’on n’a retrouvés nulle part ailleurs. Aujourd’hui elle est menacée d’arrachage. Si on ne fait rien, elle disparaît. »
Plutôt que de céder à une logique de rachat, Plaimont choisit une approche plus complexe mais aussi plus vertueuse : construire un écosystème capable de maintenir ces parcelles en vie. « On ne veut pas tout posséder. Ce qu’on veut, c’est que ces vignes continuent d’exister. On a envoyé des tailleurs en urgence, on a négocié avec le vigneron pour gagner du temps, et maintenant on cherche quelqu’un prêt à s’en occuper dans un cadre partenarial. » Le fonds de dotation intervient alors comme un levier, permettant de financer cette transition et d’accompagner les acteurs impliqués.
Une autre illustration de cette stratégie est le déplacement d’un conservatoire viticole issu de prospections menées dans les années 1970, aujourd’hui menacé par un projet immobilier. « C’est un travail de titan. Il faut regreffer pied par pied, trouver une parcelle saine, convaincre un vigneron de s’engager… et tout ça pour quelque chose qui ne rapportera rien à court terme. »
Le coût, estimé entre 30 000 et 50 000 euros, donne la mesure de l’engagement nécessaire. Pour Plaimont, l’enjeu dépasse largement la question financière : « Si on perd ces conservatoires, on perd une partie de notre capacité à comprendre et à anticiper. »
Cette vision s’inscrit dans une stratégie plus large, qui vise à fédérer l’ensemble des acteurs du Sud-Ouest. Et Plaimont le reconnaît volontiers : « On est un acteur important, mais on ne représente pas tout le Sud-Ouest. Il y a d’autres maisons emblématiques, et on doit réfléchir ensemble à la manière d’évoluer. » Le Cercle des Cépages Vivants est ainsi conçu comme une plateforme ouverte, capable d’associer des producteurs, prescripteurs, scientifiques et entreprises autour d’un objectif commun. « Dans dix ans, les marques auront leur combat. En Amérique du Nord, c’est déjà le cas. Les consommateurs soutiennent des engagements, pas des produits. »
Cette réflexion sur la biodiversité est indissociable d’une remise en question du style des vins. « Les attentes changent. On nous demande plus de fraîcheur, plus de tension, plus de digestibilité. Et en même temps, on a des conditions climatiques qui poussent dans l’autre sens. » Dans ce contexte, les cépages anciens apparaissent comme une ressource précieuse. « Ce sont des cépages qui ont traversé le temps, qui se sont adaptés. Ils peuvent nous aider à construire les vins de demain. »
C’est précisément dans cette logique qu’est née la collaboration avec Xavier Thuizat, Meilleur Sommelier de France, dont l’approche a immédiatement trouvé un écho chez Plaimont. « Il nous a poussés à aller plus loin, à sortir de notre zone de confort. L’idée n’était pas de faire une cuvée de plus, mais de porter un message. » De cette rencontre est née une cuvée singulière : un colombard issu de vieilles vignes de plus de 40 ans, un âge exceptionnel pour ce cépage généralement exploité jeune.
Le projet s’est construit autour d’un paradoxe assumé : utiliser des techniques à contre-courant pour révéler une expression nouvelle. « On a fait une vendange machine, une macération très courte, presque à l’inverse de ce qu’on fait habituellement, pour garder la tension. Et derrière, on a pris le risque d’un élevage très long, sur lies totales, puis en foudre pendant près de 30 mois. » Un choix audacieux, qui a suscité autant d’enthousiasme que d’inquiétude. « À chaque dégustation mensuelle, je transpirais un peu. On n’avait plus de vin de 2023 en stock, et on continuait à pousser l’élevage. Mais on sentait que quelque chose se passait, que l’allonge se construisait. »
Produite à seulement 8 500 bouteilles, cette cuvée IGP Côtes-de-Gascogne sera proposée autour de 13 à 14 euros. « Ce n’est pas délirant, mais pour un colombard, c’est inédit. On est sur le double d’un prix classique. Mais c’est un vin exceptionnel. » Au-delà du positionnement, c’est la démonstration qui importe : « On voulait montrer qu’un colombard peut être un vin de gastronomie. Qu’il peut vieillir, évoluer, raconter quelque chose. »
L’histoire de cette cuvée est aussi celle d’un sauvetage. Les parcelles dont elle est issue étaient initialement destinées à être arrachées. « Elles ne produisaient plus assez. Pour un vin vendu 6,50 euros, ça ne tenait pas. Mais on en est tombés amoureux. On a eu envie de les préserver. » Une décision qui résonne directement avec la philosophie du Cercle des Cépages Vivants : « Sauver ce qui semble fragile pour en faire une force. » Pour Xavier Thuizat, l’enjeu dépasse largement cette cuvée : « Retrouver les anciens cépages, les réhabiliter, les replanter, c’est un chemin fascinant. Plaimont fait vivre 500 familles et tout un territoire. Ce travail sur la biodiversité, c’est aussi un travail sur l’avenir humain de la région. »
À travers cette double démarche – création du fonds de dotation et innovation œnologique – Plaimont esquisse une vision claire : celle d’une viticulture capable de conjuguer héritage et modernité, science et sensibilité, collectif et création. « Donnons-nous dix ans », conclut la coopérative. Dix ans pour prouver que la biodiversité peut devenir un levier de transformation, et non une contrainte. Dans le Sud-Ouest, le mouvement est lancé.

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