[Primeurs 2025] Un millésime « pied au plancher »

Le millésime 2025 rebat les cartes pour les vins de Bordeaux. Taux d’alcool bas, tanins élégants, stress hydrique sans stress thermique… Les vignerons doivent tout réapprendre pour en tirer quelque chose de beau, et ça a fonctionné ! Ils nous racontent ce millésime si particulier.

Lorsque la rédaction de Terre de Vins a réfléchi au casting qui incarnerait le millésime 2025 à Bordeaux, en couverture du magazine et en préambule du dossier Primeurs, les noms se sont assez vite imposés, avec évidence : des femmes et des hommes qui illustrent parfaitement la nouvelle vague du vignoble bordelais ; une génération de vigneron(ne)s, de technicien(ne)s, de propriétaires participant à la révolution stylistique qui est à l’œuvre en Gironde. Ils ne se contentent d’ailleurs pas de faire de bons vins, ils se retroussent les manches pour les faire déguster, les raconter, les défendre et les vendre, dans un contexte économique compliqué – où même les crus les plus prestigieux ne peuvent plus se permettre de se reposer sur leurs lauriers. D’où l’idée de ce véhicule, cette Peugeot 304 irrésistiblement vintage (nous sommes à Bordeaux, ce genre de détail compte…) dont le coffre est rempli de caisses de vin par les producteurs eux-mêmes ! Du reste, l’image de la voiture est bien appropriée pour ce millésime 2025, tant il s’est révélé être un rallye à mener pied au plancher, où l’on ne pouvait se permettre de rater aucun virage.

©MikaBoudot

Millésime précoce, 2025 semblait destiné dès le début de son cycle à ne pas être généreux en volume – la faute à une initiation florale défavorable amorcée en 2024. Mais ce qui aurait pu être un handicap s’est finalement révélé, sans doute, une chance : la vigne n’ayant pas beaucoup de raisins à alimenter, elle a pu plus facilement encaisser le schéma climatique de l’été. Car, suite à un hiver heureusement abondant en pluie et un mois d’avril particulièrement humide qui ont permis de remplir les réserves en eau, la période de mai à fin août s’est révélée extrêmement sèche, seules quelques précipitations inégalement localisées venant apporter un peu de répit. Dans ce contexte, la nature des sols et la précision des choix viticoles ont encore fait la différence, et l’écart s’est une nouvelle fois montré cruel entre les terroirs capables d’encaisser les excès du changement climatique, et les autres.

Du scénario méditerranéen à la conclusion océanique

La longue période de sécheresse estivale a, dans la plupart des cas, entraîné un ralentissement voire un blocage de la vigne qui a modéré sa charge en sucre, conduisant à des potentiels degrés d’alcool plus bas qu’à l’accoutumée – l’une des spécificités de ce millésime, nous y reviendrons. Mais s’il y a eu stress hydrique, il n’y a pas vraiment eu stress thermique, le nombre total de journées extrêmement chaudes étant beaucoup moins important qu’en 2022 ; et surtout, les amplitudes de températures entre le jour et la nuit se sont révélés importants, ce qui a permis de préserver une fraîcheur aromatique dans les raisins. Les séquences de véraison puis de maturation se sont déroulées elles aussi pied au plancher, coïncidant avec un alignement des maturités technologique et phénolique (ce qui n’est pas toujours le cas lors des années aussi extrêmes). Et cet alignement a été particulièrement favorisé par le « twist » final du millésime : les précipitations de la fin du mois d’août puis du mois de septembre ont fait coulisser un scénario méditerranéen vers une conclusion océanique, marquée par des vendanges d’une précocité record et là encore, rondement menées. 

Dans quelle mesure ces averses sont venues apporter un supplément de fraîcheur ou même contribuer à un abaissement des degrés dans les vins ? À l’issue d’une année où le sujet de l’eau a été particulièrement sensible, les avis techniques divergent. Toujours est-il que ces précipitations ont joué un rôle dans le fait que ce 2025 ne soit pas un nouveau 2003, ni même un second 2022. Car si l’on pourrait être tenté de les rapprocher, force est de constater qu’en termes de profils, 2025 et 2022 sont très différents. 2025 se distingue d’ailleurs, dans son style, de tous les beaux millésimes qui se sont succédés depuis une décennie à Bordeaux. Si les maturités sont indéniables, les degrés d’alcool sont plutôt bas (souvent autour de 13,5%), les acidités marquées, et les charges tanniques importantes. Ce qui imposait beaucoup de délicatesse dans la vinification, pour que les structures ne prennent pas le dessus sur des chairs parfois « à l’os ». Il y a donc des disparités dans les vins de ce millésime, certains se révélant un peu sévères ; mais ne vous y trompez pas, il y a de très grandes réussites, des vins somptueux d’éclat aromatique et de finesse tactile, qui défieront le temps avec panache. 


Campagne primeurs : la mise en garde de Liv-ex

Dans son rapport d’ouverture sur la campagne Primeurs 2025 à Bordeaux, Sophia Gilmour, « Market Analyst » pour la plateforme britannique Liv-ex dédiée aux transactions de vins fins, déclare que le système des primeurs se trouve « aujourd’hui à un moment charnière« , et de préciser : « l’an dernier, les ventes à destination [des] collectionneurs se sont effondrées, plusieurs de nos membres ont enregistré des baisses supérieures à 50 %. Cela s’est produit malgré des efforts sincères de la part des châteaux pour baisser leurs prix, mettant en lumière une faille plus profonde dans les fondations des primeurs : une rupture de confiance. Réduire les prix de x % par rapport à l’année précédente ne suffit pas lorsque le marché lui-même a reculé. Le refus de reconnaître les erreurs tarifaires des années passées, conjugué au fait d’ignorer l’existence de millésimes, plus mûrs et moins chers, disponibles sur le marché, a laissé de nombreux acheteurs historiques avec le sentiment d’être tournés en dérision« .

Concernant les hausses de prix attendues sur ce millésime 2025, Sophia Gilmour poursuit : « La tentation sera grande de brûler les étapes et de relever les prix avant que le marché ne soit prêt à les absorber. Les rapports officiels sur la campagne 2025 et les rendements n’ont pas encore été publiés, mais nous savons avec certitude que les volumes sont en baisse en raison du stress hydrique. Cette situation place les châteaux dans une position délicate : des notes probablement élevées pourraient les inciter à augmenter leurs prix, tandis que leurs coûts unitaires auront, eux aussi, progressé. Par le passé, les hausses de prix ont permis de dégager des bénéfices à court terme, mais au prix d’une détérioration coûteuse de l’image de marque et de la confiance des consommateurs à long terme. »


2025 vu par…

PÉNÉLOPE GODEFROY
Maison Dourthe

Pénéloppe Godefroy ©MikaBoudot

Pénélope Godefroy est directrice générale de Maison Dourthe depuis mai 2025, veillant sur un ensemble viticole de 450 hectares, parmi lesquels les châteaux Belgrave (5e grand cru classé 1855, Haut-Médoc), Le Boscq (Cru Bourgeois Exceptionnel, Saint-Estèphe) et La Garde (Pessac-Léognan). Sans oublier la marque Dourthe N°1.

« Ce millésime a été marqué par une série de conjonctures favorables et par une série de micro-caractéristiques – précocité initiale, initiation florale faible, pluies printanières, sécheresse estivale – qui lui sont très spécifiques. Les pluies de fin août, dont les intensités ont été très variables (pour nous 30 mm dans le Libournais, 70 mm dans le Médoc) ont permis de réguler les équilibres et maintenir les rendements. Le fait qu’on l’on produise du vin, dans les deux couleurs, sur les deux rives et différentes appellations, nous donne une vision très transversale du millésime. Les blancs, vendangés dès le 19 août, sont aromatique, riches et frais ; les rouges, vendangés dès le 3 septembre à Belgrave, le 5 à Le Boscq et le 8 à La Garde, exigeaient précision et douceur pour garder un profil frais et élancé, mais ils sont très identitaires, et taillés pour la garde. C’est un vrai millésime de nuances. »

GUILLAUME POUTHIER
Chateau Les Carmes Haut-BrionPessac-Léognan

Guillaume Pouthier ©MikaBoudot

Depuis 2012, Guillaume Pouthier veille sur la destinée du château Les Carmes Haut-Brion, un vignoble d’un peu moins de 8 hectares en appellation Pessac-Léognan et situé… sur la commune de Bordeaux ! Il supervise également la quarantaine d’hectares dévolue à la production de la cuvée « Le C des Carmes Haut-Brion ».

« On a longtemps pensé que les années chaudes et sèches étaient forcément de grandes années à Bordeaux, mais on s’interroge de plus en plus sur la façon de garder des vins digestes, frais, élégants, face à des contraintes hydriques de plus en plus prononcées. À cet égard, 2025 nous apprend beaucoup de choses, il est passionnant par son cycle atypique, par le chargement en sucre modéré qui a entraîné des degrés d’alcool bas… Qui dit moins d’alcool dit moins de gras aussi, donc un risque d’avoir des tanins un peu marqués : il fallait donc savoir préserver à la fois la fraîcheur aromatique et le toucher de bouche. Aux Carmes, nous y travaillons depuis des années, en privilégiant le cabernet franc, en intégrant de la vendange entière, en faisant évoluer nos élevages : notre rôle est de proposer des vins accessibles dans la jeunesse mais aussi taillés pour la garde, complexes tout en ayant de la buvabilité ; nous devons jouer sur tous les leviers qui sont à notre disposition, viticoles en premier lieu, pour atteindre cet objectif tout en conservant l’ADN de Bordeaux. 2025 nous a collectivement poussés dans nos retranchements, mais son côté paradoxal ouvre sans doute une nouvelle ère dans notre région. »

ANABELLE CRUSE
Château Corbin
Saint-Émilion Grand Cru Classé

Anabelle Cruse ©MikaBoudot

Anabelle Cruse est propriétaire du château Corbin, grand cru classé de Saint-Émilion de 13 ha dont elle a repris les rênes en 1999. Depuis 2017, elle y pilote un profond renouveau stylistique, orienté vers des vins « plus purs, fruités, authentiques, qui donnent avant tout du plaisir ».

«  2025 a été un véritable bonheur, surtout après le combat de 2024. L’an dernier on avait eu trop d’eau, là j’avoue qu’on a fini par prier pour en avoir un peu, et elle est finalement venue. C’était un millésime chaud et sec mais on a vécu des millésimes assez proches au cours des dernières années, à commencer par 2022. Donc on sait adapter notre viticulture et on voit que la vigne a la capacité de bien réagir – notamment grâce aux réserves argileuses de nos sols. Les vendanges ont été les plus précoces de l’histoire chez nous, tout début septembre, homogènes et rapides, nous avons tout ramassé en cinq jours, en prenant soin d’écarter les quelques baies échaudées. On a fait 100% de grand vin cette année, en y allant encore plus doucement dans le respect de la matière, pour préserver l’équilibre du vin, son aromatique gourmande. Le bémol est bien sûr le rendement, qui n’est pas très élevé. »

NICOLAS GLUMINEAU
Château Pichon Longueville Comtesse de Lalande – 2ème Grand Cru Classé – Pauillac

Nicolas Glumineau ©MikaBoudot

Nicolas Glumineau est, depuis 2012, directeur général de ce vignoble de 114 hectares (95 en production) acquis en 2007 par la famille Rouzaud – Champagne Louis Roederer. Entre restructuration du vignoble, conversion vers le bio et la biodynamie (certification en 2026), recherche et développement, il a su faire de Pichon Comtesse l’une des marques les plus « sexy » de Bordeaux.

« On apprend toujours du passé pour se projeter vers l’avenir, et 2025 n’est pas sans rappeler des millésimes comme 2020, 2016 ou 1986, pour différentes raisons. Il y a aussi du 2022, et dans tous les cas, il ne serait pas non plus ce qu’il est sans 2021 et 2024, avec leurs excès d’eau. L’eau, quand elle est trop abondante comme lorsqu’elle nous manque, est le point d’ajustement de notre approche lorsqu’il s’agit de faire des grands vins – à nous d’être le plus précis possible pour produire une matière finale extraordinaire. D’adapter nos pratiques viticoles, d’accompagner la vigne. Nos vendanges ont été les plus précoces de l’histoire de la propriété, démarrées le 28 août, et en vinification il fallait privilégier le ‘moins mais mieux’. Ce 2025 me rappelle la précision tannique ‘laser’ de 2016, la complexité et la suavité minérale de 2020, un mélange de densité et de charme absolu, tout en ayant cette surprise des alcools bas. Si je pouvais faire un tel millésime tous les ans, je signerais tout de suite ! »

MARIE-LAURE LATORRE
Château de SalesPomerol

Marie-Laure Latorre ©MikaBoudot

Après avoir brillé pendant plusieurs années à la tête du château Jean Faure, Marie-Laure Latorre a rejoint le château de Sales à la veille des vendanges 2025. Propriété de la famille de Lambert, Sales est le plus grand vignoble de Pomerol, 47,6 hectares pour 90 de superficie totale. Consciente que le potentiel de ce domaine n’est pas encore pleinement exploité, Marie-Laure veut l’imposer comme une « valeur sûre » de l’appellation.

« On sait que Pomerol concentre beaucoup de réflexions sur le vignoble de demain face au changement climatique. Le millésime 2025 nous l’a montré une nouvelle fois avec la problématique de l’eau, mais nous avons eu la chance que la pluie tombe à des moments clés, ce qui a évité à la vigne de trop souffrir. Nos terroirs de brunisols (sables, graves et argiles décomposées) ainsi que nos 30% de cabernets (sauvignon et franc) ont permis de signer des vins d’une belle identité, au style surprenant compte tenu du scénario du millésime. Fraîcheur, alcool bas, bonne acidité, un équilibre qui est aussi dû au fait que nous avons veillé à apporter encore plus de précision dans la vinification et l’élevage. Le renouvellement continu du vignoble, notamment en termes de densité, sera déterminant pour l’avenir ».


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