Alors que s’ouvre la Semaine des Primeurs, durant laquelle les professionnels du monde entier viennent à Bordeaux pour découvrir le millésime 2025 encore en cours d’élevage, la légende des “millésimes en 5” refait surface. La constance de ces millésimes se vérifie-t-elle à coup sûr ? Pour le vérifier, nous avons interviewé un fin connaisseur de Bordeaux et excellent dégustateur, Mathieu Chadronnier, Président de la maison de négoce CVBG.
Pour être tout à fait honnête, d’un point de vue géographique ou technique, cela ne repose sur rien de concret. C’est ce qu’on pourrait appeler un “heureux hasard statistique”. Mais force est de constater que depuis 1945, et de manière encore plus flagrante depuis 1975, la série des “5” est d’un très haut niveau, parfois incroyable. Si l’on prend n’importe quel autre chiffre, on ne retrouve pas une lignée aussi constante de grands millésimes.
C’est incontestablement 1945. C’est le millésime de la Victoire, marqué par la bouteille légendaire de Mouton Rothschild arborant un V sur son étiquette. On peut avoir eu la chance de goûter des Yquem, des Haut-Brion ou des Margaux 1945 qui étaient somptueux, mais Mouton reste l’icône absolue de cette année-là. Ensuite, il y a 1955, qui est une année peut-être pas grandissime, mais très bonne, avec des vins comme Lafite, Ducru-Beaucaillou, Haut-Bailly ou Pape Clément qui ont magnifiquement vieilli. C’est aussi cela le secret : lorsqu’on a la chance de croiser la route de vins de cet âge, généralement ce sont ceux qui ont le mieux traversé le temps et qui se sont forgé une solide réputation. Concernant 1965, en revanche, il n’est vraiment pas terrible.
1975 n’est certainement pas du niveau de 1970, le grand millésime de cette décennie, mais c’est un millésime peut-être un peu sous-estimé. Pour moi, Yquem 1975 est l’une des plus immenses bouteilles du XXe siècle, au même titre que 1967, 1949 ou 1937. En rouge, des vins comme La Mission Haut-Brion, Pichon Comtesse, Las Cases ou Cheval Blanc 75 sont absolument sublimes.
Absolument. 1985 n’a pas la dimension mythique de 1982, mais elle est portée par des sommets comme Lynch-Bages, Léoville Las Cases, ainsi que Margaux et Cheval Blanc qui sont de très grandes réussites, des vins magiques. C’est aussi une année où l’on trouve des pépites plus accessibles comme Sociando-Mallet, qui était une sacrée bouteille. Quant à 1995, c’est le millésime de la sortie de crise après une série d’années compliquées au début de la décennie – de 1991 à 1994, entre le gel et la récession économique, ce n’était pas la joie. 1995, c’est le retour de l’enthousiasme à Bordeaux et d’un rebond qualitatif, avec notamment un millésime historique pour Ducru-Beaucaillou.
C’est vrai. Je me souviens d’une discussion avec Denis Dubourdieu juste avant les vendanges : il estimait à l’époque que, selon lui, on ne pouvait pas imaginer de meilleures conditions climatiques. C’est un millésime très concentré, très structuré, qui a mis du temps à réellement s’ouvrir, mais aujourd’hui, le résultat est là. L’avantage c’est qu’il n’a “que” vingt ans, donc on peut encore trouver pas mal de bouteilles de 2005 à différents niveaux de prix, il a pris le temps de se patiner mais a encore un grand potentiel d’évolution. Des vins comme Palmer, Figeac ou Haut-Bailly 2005 sont exceptionnels. Ce sont les premiers qui me viennent à l’esprit mais il y a beaucoup d’autres grandes réussites dans ce millésime.
2015 est effectivement un millésime de bascule. C’est un grand millésime, assez chaleureux, qui a aussi été marqué par quelques épisodes pluvieux par endroits, donc certaines zones du vignoble ont davantage tiré leur épingle du jeu ; mais dans l’ensemble on a commencé à voir Bordeaux évoluer vers une recherche esthétique différente, avec un peu moins d’extraction, plus de finesse et de fraîcheur, des élevages plus discrets. C’est un millésime de pure gourmandise. Il y a beaucoup d’excellents vins en 2015 mais impossible de ne pas mentionner Château Canon à Saint-Émilion : c’est vraiment l’année où Canon amorce littéralement son retour dans la lumière.
C’est un excellent millésime, qui poursuit la belle série des 5. On a eu un été sec, mais de bonnes réserves hydriques qui ont permis à la vigne de bien se comporter sur les beaux terroirs. Les vignerons ont ramassé des petites baies, avec des rendements faibles et de gros potentiels tanniques, mais dans l’ensemble les vins ont une intensité et un éclat étonnants. Ils sont délicieux et donnent le sourire.
C’est un millésime qui arrive dans un contexte difficile pour la filière, et plus largement dans un contexte économique, politique et géopolitique compliqué. Mais ce millésime a tout pour donner envie. Si 2019 a été une très bonne affaire pour les acheteurs au moment de la pandémie de Covid-19, je suis convaincu que 2025 sera la prochaine grande opportunité pour les consommateurs. En tout cas, le vin est là, et il est fabuleusement attirant.

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