Blanc des Millénaires 2017 : un souffle de liberté

L’héritage du légendaire chef de caves Daniel Thibault est encore vivace au sein de la Maison Charles Heidsieck. Pour autant, tout en continuant à révérer le maître, ses successeurs estiment désormais qu’il est temps de s’affranchir et que le meilleur moyen de suivre la voie qu’il a ouverte n’est pas forcément de reproduire à la lettre ses recettes, mais justement davantage son esprit frondeur et iconoclaste, sa capacité parfois à prendre certaines libertés. En ce sens, la sortie du nouveau millésime 2017 du Blanc des Millénaires, marque bel et bien un tournant…

Le chardonnay a toujours eu une place particulière dans la Maison, et celle-ci est en grande partie due aux liens qui unissaient jadis les familles Heidsieck et Henriot. Car non seulement la mère de Charles Heidsieck était une Henriot, mais son épouse aussi ! La relation ira même plus loin, puisque pendant un temps, dans les années 1970, les deux entités sous la houlette de Joseph Henriot ont fusionné. Or la famille Henriot était au XIXe siècle propriétaire de larges vignobles sur la Côte des blancs. Charles Heidsieck est ainsi l’une des toutes premières grandes maisons à avoir élaboré un blanc de blancs, millésimé 1906, au coude à coude avec Salon. Comme pour cette dernière d’ailleurs, cette cuvée était constituée à partir de raisins du Mesnil. Pendant longtemps, Charles Heidsieck a aussi possédé un pressoir à Oger et une dizaine d’hectares tout autour, que le groupe Remy Cointreau lorsqu’il était propriétaire de la maison a revendu dans les années 1990. Cela n’empêche pas Charles Heidsieck de bénéficier encore aujourd’hui de beaux approvisionnements dans ces crus, mais via des vignerons partenaires.

Charles Heidsieck a également été l’une des toutes premières Maisons à commercialiser un blanc de blancs non millésimé juste au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Stephen Leroux, l’actuel directeur général de la Maison, ironise : « En 1985, quand ils ont vu que cela devenait enfin une catégorie montante qui séduisait de plus en plus le public, ils se sont dits que c’était sans doute le moment d’arrêter d’en produire ! Nous n’avons relancé cette cuvée que récemment. » Rappelons surtout qu’il s’agissait pour la Maison de pouvoir miser davantage sur une nouvelle version millésimée du blanc de blancs, baptisée Blanc des Millénaires, et dont le premier vintage sera 1983.

Le chef Fabien Ferré du restaurant la Table du Castellet et Émilien Érard, chef de caves du champagne Charles Heidsieck, D.R.

Les secrets du Blanc des Millénaires

Les fondements de cette cuvée créée par Daniel Thibault ? Un assemblage assurant une parfaite parité entre cinq crus iconiques de la Côte des Blancs (quatre grands crus et un premier cru). Émilien Érard, l’actuel chef de caves, explique cette synergie : « Cramant, exposé au Nord-Est, apporte beaucoup de tension, et une certaine austérité. Il joue un rôle essentiel dans le potentiel de vieillissement. On trouve souvent sur ce terroir des notes de coquille d’huître, de citron, de yuzu.  Juste au Sud, Avize est exposé à l’Est. Le cru est célèbre pour sa pureté, sa minéralité, avec ce côté très crayeux. Une partie de son vignoble se situe sur des coteaux pentus, l’autre en plaine. Oger se divise en trois parties, l’une plutôt exposée au Sud, la seconde au Sud-Est, la dernière davantage au Nord-Est. Le terroir se caractérise par ses notes de fleurs et de fruits blancs, ainsi qu’une certaine élégance. Le Mesnil-sur-Oger ramène quant à lui de la structure. Enfin, Vertus est un Janus à deux faces, avec sur sa partie Nord, de la salinité, de l’intensité et de la longueur alors que sur sa partie sud on a plus de richesse et de fruits exotiques. »

Le chef Fabien Ferré du restaurant la Table du Castellet et le chef de caves Émilien Érard, D.R.

Le deuxième secret est la qualité du millésime et l’inspiration du chef de caves. « Celle-ci vient d’abord au moment de la vendange, lorsqu’il goûte les premiers raisins. Elle se confirme ensuite au fil des dégustations de janvier à juin » souligne Stephen Leroux. Le chef de caves doit enfin prendre en compte l’état des stocks de vins réserve et ne jamais agir au détriment du brut sans année, qui reste la priorité. « Un exemple ? En 2002, année d’une qualité exceptionnelle, nous n’avons pas fait de Blanc des millénaires, car après le millésime 2001 où les vendanges avaient été médiocres, il fallait reconstituer les réserves. Daniel Thibault en a mis beaucoup de côté, et c’est le plus beau cadeau qu’il ait pu faire à ses successeurs juste avant de décéder. »

Enfin, le dernier secret du Blanc des millénaires réside dans les magnifiques crayères de la Maison. Ces carrières de pierre creusées à l’époque médiévale à 30 mètres de profondeur, sont totalement à l’abri des vibrations. Elles bénéficient d’une température constante d’environ 11 degrés toute l’année et d’une hygrométrie de 94 %. Les conditions offertes sont donc idéales pour les très longs vieillissements. Et cela grâce au coup de génie du fondateur de la Maison qui en fit l’acquisition en 1867. La somme nécessaire à cet achat provenait d’une dette tout juste remboursée par son ancien agent aux États-Unis. Contre toute attente, celui-ci avait pris la décision sur son lit de mort de lui léguer en réparation la moitié de la ville de Denver… Comme quoi la peur de l’au-delà a parfois du bon !

L’improbable millésime 1995

Daniel Thibault a sans doute été le tout premier chef de caves star de la Champagne, alors qu’autrefois ces techniciens restaient dans la pénombre de ses caves. Et c’est précisément son charisme et son audace qui ont fait de la cuvée Blanc des Millénaires, ce champagne mythique qu’il est devenu aujourd’hui. De fait, la renommée de la cuvée doit beaucoup à un choix audacieux qu’il a réalisé sur le millésime 1995. Après une série de vendanges de qualité médiocre qui se succédaient depuis 1991, le millésime 1995 grâce à un bel été ensoleillé offrait un très joli profil. Daniel a voulu saisir cette chance. Sans doute a-t-il considéré que s’il fallait à nouveau traverser un tunnel de plusieurs années avant de retrouver un beau millésime, la Maison serait contente de disposer d’un contingent important de 1995. La perspective de l’an 2000 et des festivités que le changement de millénaire engendrerait était sans doute aussi un argument de poids. Toujours est-il qu’il obtint de sa direction l’autorisation de tirer 250.000 bouteilles de la fameuse cuvée. « À l’époque, il n’y avait pas de système informatique comme aujourd’hui pour tout contrôler et il en a tiré sans en avertir personne le double, 500.000 ! ». On connaît la suite, au moment de la reprise par le groupe EPI en 2012, le millésime était encore sur le marché, et sa qualité extraordinaire a largement contribué à faire connaître la cuvée.

2017 : l’entrée en scène de Chouilly

Aujourd’hui, c’est le millésime 2017 que la maison lance sur le marché, le 10ème depuis la création de la cuvée. L’occasion pour la première fois d’oser ébranler un peu la statue du commandeur, celle de Daniel Thibault bien sûr, dont on avait toujours respecté la recette à la lettre. Ainsi, contre toute attente, Cramant est écarté au profit de Chouilly ! Pourquoi ce revirement ? Émilien explique : « Il y a eu beaucoup de gel de printemps, spécialement sur la Côte des blancs. Puis, à la fin de l’été, des épisodes de grêle qui ont particulièrement affecté Cramant. Ensuite, dans ce millésime assez froid, parfois perçu comme austère, il semblait intéressant d’introduire ce cru qui donne plus de générosité et de caractère fruité à l’assemblage. On arrive ainsi à 18 % de Chouilly, 22 % de Mesnil, 20 % d’Avize, 20 % d’Oger, et 20 % de Vertus. » Stephen Leroux s’en amuse : « Cela a été vécu comme une révolution. Vous avez cinq enfants, et on vous apprend par un avocat que vous en avez un sixième quelque part, même si, bien sûr, Chouilly reste sur la Côte des Blancs. Mais je suis sûr que de là où il est Daniel Thibault s’en réjouit et se dit qu’il était grand temps !».

Pour Émilien, c’est aussi un millésime symbolique qui résonne avec son propre parcours. « Je suis rentré dans la Maison en 2018 en tant que responsable cuverie et embouteillage. La première tâche que l’on m’a confiée, deux jours seulement après mon arrivée, était le tirage du Blanc des Millénaires. Je peux vous dire que la nuit précédant cette opération, je n’ai pas beaucoup dormi. Et, clin d’œil de l’histoire, lorsque j’ai été nommé chef de caves de la Maison en 2025, ma première mission à ce nouveau poste était le dégorgement de ce même millésime de Blanc des Millénaires ! »

Que peut-on dire de ce 2017 après avoir dégusté l’intégralité des éditions depuis 1983 ? On s’aperçoit tout d’abord qu’il y a des traits récurrents qui relient chacune de ces occurrences. On retrouve notamment toujours cette étonnante salinité, ces agrumes vibrants, et 2017 ne fait pas exception. En revanche, il se distingue sans doute par son côté un peu plus généreux, faisant la part belle aux fruits blancs et aux amandes. 2017 a laissé un souvenir déplorable pour le pinot noir et le meunier, mais côté chardonnay, c’est un millésime très qualitatif et les paramètres de maturité à la vendange ne sont étonnamment pas sans rappeler certains très grands millésimes comme 1996, avec son fameux équilibre 10 g de sucre, 10 g d’acidité. Ici, avec 10g de sucre et 9 grammes d’acidité, on s’en rapproche en effet beaucoup, et cette fraîcheur lui promet sans doute, comme ses prédécesseurs, un potentiel de garde de plusieurs dizaines d’années. La tension était d’ailleurs telle qu’il a fallu l’équilibrer par un dosage un peu plus généreux à 9 g.

Le Blanc des Millénaires 2017 en accord avec le homard fumé avec des sarments de vignes d’Aÿ préparé par le chef Fabien Ferré du restaurant la Table du Castellet, D.R.

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